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                                   La cognourriture, une nourriture intelligente

L’industrie agroalimentaire a connu une véritable révolution dans les années 2040. Initiée par le chercheur en agrosciences Mahmoud Lhaineux, elle reposait sur le développement de bionootransmetteurs insérés dans l’alimentation. Le chercheur iranien avait développé sa technologie lors de ses études et avait breveté son premier bionootransmetteur après l’avoir testé sur sa fille de dix ans. Cette dernière, jusqu’alors fascinée par la culture pop occidentale, ne s’intéressait que peu à la religion musulmane de sa famille. Mahmoud créa donc des céréales ayant intégré des bionootransmetteurs capables de diffuser les dogmes et préceptes du Coran aux personnes les ingérant. Et effectivement, en quelques semaines à manger quotidiennement ces céréales, la jeune fille devint une parfaite petite musulmane, obéissant et maitrisant les rituels de cette religion.

La cognourriture promettait de révolutionner la manière de transmettre les idées aux individus. Mahmoud créa donc l’entreprise Cognood (synthèse de cognition et de food) en collaboration avec un Français et un Américain. Les trois associés proposèrent de créer des aliments favorisant l’assimilation des dogmes des principales religions. Ce produit rencontra un succès phénoménal, les adeptes du christianisme, du judaïsme, ou du bouddhisme y voyant un moyen fantastique d’apprendre sans effort de nombreuses connaissances théologiques qui pouvaient jusqu’alors paraitre complexes.

Les managers des entreprises y virent aussi un formidable moyen de communiquer les connaissances, procédures et ordres à leurs salariés. Il était ainsi possible d’apprendre un métier en quelques semaines, à raison de trois repas par jour de cognourriture. Les consignes et connaissances à acquérir étaient communiqués dans des bionootransmetteurs qui étaient produits par les plantes et animaux à la base de l’alimentation. Ces derniers étaient préalablement produits par le génie génétique, qui avait découvert la possibilité d’ajouter des cogènes, ou gènes cognitifs, capables de véhiculer des idées aux personnes les ingérant. Ainsi, les bionootransmetteurs pénétraient dans l’estomac des individus, puis rentraient dans leur sang et transformaient leur cerveau grâce à des idées nouvelles. Cette innovation fut dans un premier temps vue sous un mauvais œil par le gouvernement qui envisagea de l’interdire. En effet, des individus malintentionnés de la Dark Mafia, une organisation criminelle internationale ont détourné le brevet pourtant soigneusement gardé par Cognood pour diffuser des idées nauséabondes à leurs victimes. Certains dérobèrent des informations confidentielles à leurs entreprises, d’autres commirent des crimes, etc., après avoir ingéré des aliments empoisonnés. Ces histoires firent très mal à l’entreprise Cognood, qui se trouva rapidement à la limite de la faillite. Toutefois, le gouvernement, devant les facilités de transmission de connaissance permises par cette technologie, décida d’autoriser l’utilisation de cognourriture dans les entreprises à condition qu’elle soit offerte aux salariés. De la sorte, ces derniers mangeaient gratuitement, tout en assimilant les ordres et en progressant professionnellement.

Toutefois, certains esprits critiques virent cette technologie sous un très mauvais œil. La philosophe Asma Tic y vit notamment un agrofascisme visant à contrôler cognitivement la population. Selon elle la cognourriture était néfaste à l’humanité, en donnant à une élite capitaliste le pouvoir absolu sur les pensées des individus. Elle estimait que cette technologie était la réalisation d’un film du courant agropunk qu’elle avait vu quand elle était étudiante. Cette fiction mettait en scène un groupe de punks qui cherchait à empoisonner la population mondiale avec de la cognourriture pour lui révéler le côté sombre de son existence. Ainsi, les individus qui avalaient ces aliments réalisaient que leur vie de labeur et de souffrance ne visait qu’à alimenter en flux cognitifs une gigantesque machine qui créait des programmes télévisés pour des peuples extraterrestres inspirés par les idées des humains. Face à ces révélations, plus ou moins avérées, les individus finissaient la plupart du temps par se suicider, objectif des punks, dont le slogan demeurait No Future. Le film s’appelait Agrix. Miss Tic était très virulente dans sa critique et incitait les citoyens à se révolter contre l’entreprise Cognood.

Cette dernière put toutefois compter sur la bienveillance du monde universitaire et pédagogique, qui vit dans son invention un formidable moyen de transmission de connaissances. Et effectivement, en quelques années, la jeunesse devint bien plus cultivée et intelligente. Grâce à des repas de cognourriture quotidiens, les élèves maitrisaient à la perfection les savoirs fondamentaux, mais aussi les connaissances les plus complexes. Cognood avait permis de créer une génération de génies, dont les facultés dépassaient même celles de certaines IA.

Toutefois, la vie était devenue ingérable pour les individus réfractaires, opposés par principe à l’idée d’être endoctrinés par la nourriture, ou plus simplement, pour les personnes non réceptives ou allergiques, représentant environ 2% de la population mondiale. Ces individus étaient en effet condamnés à la marginalité, inadaptés à la vie socioprofessionnelle, et à une existence nécessitant l’acquisition de connaissance quotidienne et sans cesse plus complexes.

Thomas Michaud, 02/10/2026