Genodon est une multinationale d’origine française implantée sur tous les continents. Elle fonde son business sur la commercialisation de constructs neurogénétiques, c’est-à-dire des infrastructures moléculaires implantées dans le corps des travailleurs pour les adapter à leurs tâches productives. Elles permettent l’acquisition plus rapide de connaissances, et de compétences comportementales adaptées à l’insertion optimale dans le système productif. Les constructs neurogénétiques nécessitent une petite intervention chirurgicale pour être implantés dans l’organisme d’un travailleur. Ce dernier rentre à l’hôpital le matin, et en ressort le soir, après avoir subi un traitement constitué d’injections, mais aussi de neurosynthétisation. En effet, les constructs neurogénétiques se connectent aux systèmes cognitifs individuels, et nécessitent une mutation de la structure plasmo-cérébrale pour fonctionner de façon optimale.
Genodon fut créé par Stan Anick, un brillant chercheur de l’Institut de neurocybernétique séquentielle de l’université de la zone néourbaine d’Yves-sur-Yvette. Il parvint à mettre en évidence que si certains individus réussissaient mieux dans certaines activités professionnelles, c’était en raison de prédispositions neurogénétiques. Les neurogènes sont des structures séquentielles présentes dans l’organisme, qui assurent la connexion de l’intentionnalité cognitive avec la praxis comportementale. Autrement dit, ils permettent le fonctionnement optimal d’un individu face à une tâche demandée. L’alcoolisme et la drogue ont des conséquences dramatiques sur les neurogènes, provoquant leur dégénérescence, leur destruction, ou leurs dysfonctionnements. Stan Anick a toutefois réussi à créer des constructs neurogénétiques, infrastructures technologiques capables de se greffer sur les neurogènes et d’influencer leur fonctionnement. Dès lors, il fut possible d’améliorer l’acquisition des connaissances dans certains domaines, mais aussi d’optimiser le comportement des individus. Les tests furent développés initialement sur une population de travailleurs dans le secteur tertiaire, sur des personnes travaillant dans des centres d’appel. Il a été possible d’améliorer la qualité et la fiabilité de leurs réponses de plus de 50% grâce à cette thérapie neurocomportementale. Si bien que les humains devinrent plus compétitifs que les IA.
Dans les années 2030, le secteur de la relation clients à distance connut en effet une révolution, la plupart des opérateurs étant remplacés par des IA, plus précises et fiables. Le secteur connut un chamboulement sans précédent, des centaines de milliers de personnes se retrouvant au chômage, indemnisées par un revenu universel versé mensuellement et provenant de la taxe mondiale sur les IA. En France, plus de trois millions de personnes perdirent le sens de l’existence. Bien qu’alimentés par un revenu universel toutefois largement insuffisant, les individus sombrèrent massivement dans la dépression, entrainant des maux psychosociaux aux coûts élevés. Certains durent suivre des thérapies psychologiques onéreuses. D’autres basculèrent dans la délinquance et durent être pris en charge par le système répressif. L’IA causa des dégâts considérables dans la société. Près de 70% des tâches purent en effet être automatisées. Le monde n’était pas prêt à arrêter de travailler massivement, ce qui provoqua une crise identitaire majeure de la civilisation humaine.
C’est alors que Genodon apparut. L’entreprise parvint à développer une neurotechnologie génétique capable de rendre les humains plus productifs, et donc plus rentables que les IA. L’expérimentation eut lieu en France, dans un centre d’appel intégralement reconverti aux IA. Une dizaine d’opérateurs humains optimisés par cette technologie neurogénétique fut mise en concurrence. Les résultats furent spectaculaires, bien meilleurs que les machines les plus sophistiquées. Stan Anick avait réussi à accroitre l’intelligence humaine au point de la rendre supérieure à l’intelligence artificielle. Très rapidement, Télémonde, l’entreprise cobaye, devint plus rentable que ses concurrentes. Elle embaucha des humains en masse, et conquit des parts de marché qui lui permirent d’investir et de se développer. Stan Anick a été très malin dans l’histoire. Il négocia le paiement de l’optimisation séquentielle des salariés par une part de leur plus-value. Il s’enrichit donc considérablement, à mesure que ses clients lui demandaient de développer des constructs neurogénétiques adaptés à des tâches productives diverses et variées. L’industrie, jusqu’alors ultrarobotisée, se remit à avoir besoin d’humains sur ses lignes de production. Les humains reprirent le chemin du travail massivement. Ce mouvement correspondait à un souhait des partis de gauche, mais aussi des syndicats, qui avaient pris conscience que le sens de l’existence était en grande partie conditionné par le travail.
Toutefois, les constructs neurogénétiques avaient aussi leur côté obscur. Les médecins du travail alertèrent au bout de quelques années de pratique sur l’épuisement et le vieillissement accéléré des travailleurs reconditionnés. Les constructs puisaient beaucoup plus d’énergie qu’un mode de vie naturel. Les travailleurs étaient plus rapides, plus concentrés, plus compétents, mais ils se fatiguaient aussi bien plus vite. Régis Stakhanov, premier téléconseiller neuromodifié à l’âge de 25 ans, mourut d’une crise cardiaque à l’âge de 29 ans. Dans son équipe, les individus devinrent aussi très rapidement obsolètes. Or, Genodon n’avait pas de solution à ce vieillissement précoce de la population prolétarienne. Le patronat ne put toutefois se résoudre à abandonner cette solution. Utilisant beaucoup moins les IA, il n’avait plus besoin de s’acquitter de la taxe pour financer le revenu universel. Il insista donc pour que les travailleurs travaillent le plus longtemps possible avec leur dopant neurocognitif, jusqu’à l’épuisement total et le remplacement par d’autres travailleurs augmentés. Le capitalisme avait donc trouvé le moyen de concurrencer l’IA sans changer son paradigme fondamental, l’hyperexploitation des travailleurs humains.
Thomas Michaud, 20/09/2026