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                        Génocide probotique

En 2100, une élite cosmopolite à la tête de l’industrie décida qu’il était temps de se passer de 90% de l’espèce humaine. Le triomphe de la robotique et de l’IA a en effet permis d’accomplir la plupart des tâches laborieuses. Désormais, les récoltes étaient assurées par des robots, les services tertiaires par des IA. La planète était intégralement gérée par des machines, qui accomplissaient les activités jusqu’alors octroyées aux humains. Ces derniers étaient entrés dans l’ère de la Grande oisiveté. Ils étaient payés à ne rien faire, si bien qu’ils ne pensaient plus qu’à se nourrir et à procréer, entrainant une surpopulation mondiale. Les robots pouvaient exploiter les mines d’une manière bien plus efficace et bien moins dangereuse. Ils pouvaient remplacer les ouvriers dans les usines. Les moyens de transport étaient eux aussi automatisés. Bref, 90% des emplois avaient disparu en un demi-siècle. Un revenu universel dut être mis en place pour assurer la subsistance des individus. Toutefois, cette solution n’était pas viable sur le long terme. Les citoyens étaient en effet de moins en moins obéissants, consacrant leur temps libre à des pratiques vicieuses, à commettre larcins et crimes. Depuis que les humains ne travaillaient plus, ils s’adonnaient de plus en plus à la délinquance. Les robots policiers passaient leur temps à les traquer pour les incarcérer dans de gigantesques camps de détention où ils étaient rééduqués à un usage pacifique de leur temps libre. La question de l’organisation sociale à l’ère de la Grande oisiveté a longtemps taraudé intellectuels et décideurs politiques. La solution la plus habituelle consista à promouvoir l’artisme, c’est-à-dire la pratique de l’art par le plus grand nombre. Le temps libre permis par les machines devait permettre l’expression d’une créativité jugée illimitée, le genre humain étant considéré comme une espèce intelligente et dotée d’un génie artistique sans limite. Cette conception trouvait toutefois certaines limites, puisqu’après quelques années où les individus s’émancipèrent en utilisant les IA comme support à l’expression de leur intelligence, ils finirent par se lasser et à sombrer dans le côté obscur. La délinquance se répandit comme une trainée de poudre. Les autorités essayèrent d’implanter des puces de contrôle comportemental chez un maximum de personnes. Le but était de surveiller les pensées, et de sanctionner à distance les contrevenants à l’autorité de l’État. Toutefois, les individus étaient rétifs à la puce, développaient des pathologies psychiques comme des paranoïas parfois gravissimes aux effets bien pires que les méfaits jusqu’alors perpétrés. En effet, la puce pouvait lire les pensées et anticiper les actions criminelles. Dès lors, les citoyens se sentaient surveillés en permanence, ce qui provoquait chez un nombre croissant d’entre eux un sentiment d’inconfort. Ils avaient l’impression de vivre dans une dystopie réalisée. Les pathologies psychiques liées au rejet massif de la puce cérébrale se multiplièrent, causant des comportements irrationnels et incontrôlables un peu partout dans la société. Certains décideurs estimèrent dans un premier temps que la seule solution pour ramener l’ordre était de sanctionner les contrevenants en les privant de nourriture. Toutefois, le remède fut pire que le mal, et la criminalité s’accrut de plus belle, les gens n’hésitant pas à tuer pour se procurer un steak ou une portion de betterave, devenu un des aliments les plus répandus.

Un des jeux favoris des délinquants était de s’attaquer aux robots. Or, s’en prendre à un de ces êtres de métal était considéré comme un acte particulièrement grave. Les robots appartenaient en effet à des multinationales qui se partageaient la gestion et l’exploitation de la Terre. Il y avait des entreprises agricoles, industrielles, tertiaires, administratives, militaires ou policières, de gestion de la population ou encore pour l’entretien des écosystèmes. Ces organisations étaient dirigées par une élite qui s’était approprié les moyens de production et la main d’œuvre intellectuelle à l’origine des innovations. Face à la recrudescence des actes de vandalisme à l’encontre de leur infrastructure technique, notamment à cause du jeu Robotnik, les autorités durent prendre des mesures radicales. En effet, Robotnik était médiatisé sur les réseaux sociaux. Les individus mettaient en ligne leurs activités néoluddites, consistant à détruire les machines responsables de leur vie insensée sans travail. Le problème est que cette activité devint un passe-temps beaucoup trop répandu pour être durablement acceptable par les autorités. Quand un groupuscule terroriste agit de manière répréhensible, la situation est grave, mais supportable. Quand des millions de personnes décident de consacrer leur temps libre à la dégradation des technologies, il s’agit d’une véritable révolution. Des idéologues de plus en plus nombreux consacraient en effet des livres à théoriser et à inciter la population à la révolte antitechnologique. Leur objectif était de renverser l’élite qui contrôlait la Terre avec ses robots et ses IA, et de promouvoir un retour à une économie préindustrielle, plus sensée et viable humainement.

Face à cette situation intolérable, un jeune héritier nommé Jack Carich proposa de réduire la population mondiale au strict minimum. 90% des individus seraient éliminés. Un virus fut donc propagé dans l’alimentation distribuée aux personnes les moins utiles. En quelques semaines, des milliards d’individus décédèrent. Les survivants eurent le droit de se reproduire dans des proportions limitées. Jack Carich fut responsable du plus grand massacre de l’histoire. Il était devenu le chef de l’aristocratie qui possédait désormais des milliards de robots, qui avaient remplacé des masses d’humains souvent imparfaits et dont le sens de l’existence était devenu vide depuis qu’ils n’avaient plus la possibilité de travailler. Il donna à son gigantesque massacre le nom de « Génocide probotique », dans le sens où il était favorable aux robots, préférés aux humains, exterminés sur l’autel du triomphe de machines présentées comme parfaites, rentables et remplaçables à souhait. Le jour où Probot, son robot personnel, l’assassinat en raison de son adhésion aux droits de l’homme, le monde changea définitivement. Si les aristocrates humains avaient développé une critique misanthropique de leur espèce, leurs robots avaient adhéré à une forme de conscience nostalgique des masses humaines. L’assassinat de Jack Carich par Probot fut le point de départ d’un nouveau peuplement de la Terre par des humains. Les robots décidèrent en effet de générer des millions d’individus dans des utérus artificiels, dont ils seraient les maitres, utilisés comme des animaux de compagnie pour leur distraction.

Thomas Michaud, 07/09/2026