L’entreprise Eaux de France a mis au point une technologie de gestion de l’eau douce. Il s’agit, lors de fortes pluies, de stocker l’eau dans des bulles situées dans le ciel. L’eau est transférée par un procédé nommé radieaustimulus qui consiste à la pulvériser sous la forme d’un gigantesque geyser dans le ciel, jusqu’à ce qu’elle atteigne une poche de grande taille, pouvant pour les plus importantes contenir plusieurs milliards de litres. Ces poches sont maintenues dans le ciel par des systèmes antigravitaires leur permettant de flotter sans risque de tomber d’une manière impromptue sur Terre. Ces poches peuvent ensuite circuler tout autour de la planète, et libérer leur précieuse cargaison sur les zones arides, ou nécessitant de l’eau douce, notamment pour les cultures ou l’alimentation des populations en eau potable. Les buldeausairs sont de véritables bulles d’eau dans les airs.
Dans un premier temps, les nations fortement dotées en eau potable les ont mises au point dans le but de revendre leur surplus à des nations moins favorisées. Dans les années 2020, par exemple, la France a connu plusieurs années de pluies diluviennes, faisant penser que les mutations du climat pourraient provoquer un excès d’eau sur le territoire, risquant de provoquer des difficultés de gestion territoriale. C’est alors qu’un ingénieur de l’entreprise Eaux de France a mis au point sa technologie de geyser artificiel, permettant de renvoyer dans le ciel des milliards de litres d’eau et de les stocker dans des buldeausairs. Jean-Louis Lelong avait breveté sa technologie au sein de son entreprise, qui l’avait rémunéré environ 20 000 € pour sa découverte. Eaux de France s’apprêtait en retour à récupérer des milliards de profits liés à la revente des prodigieuses ressources aquatiques qui tombaient à flots ininterrompus pendant de très longs hivers durant désormais d’octobre à avril. Toutefois, les institutions internationales, de plus en plus influencées par des pays pauvres en ressources aquatiques, voyaient d’un très mauvais œil cette nouvelle technologie et ce nouveau commerce. Elles considéraient en effet l’eau comme un bien commun qu’il était inconvenant de soumettre à un commerce. Des pays comme l’Ethiopie ou le Mali estimaient que les pays européens qui connaissaient un surplus d’eau devaient utiliser leur maitrise des buldeausairs pour offrir à leurs terres arides le précieux liquide. Toutefois, le Président français François Lefranc ne souhaitait pas donner l’eau qui tombait sur son territoire en quantité abondante. Il argumenta que l’eau était une richesse naturelle comme une autre, et que les pays qui possédaient du pétrole en quantité importante ne l’offraient pas pour autant à ceux qui n’en avaient pas, voire le revendaient à prix d’or. Il proposa d’ailleurs aux pétromonarchies du Moyen-Orient une forme de troc, c’est-à-dire d’échanger de l’eau contre du pétrole. Ainsi, la technologie du buldeausair était un moyen de profiter de l’avantage comparatif que constituait l’eau douce tombant du ciel en quantité excessive. Elle était au service de l’enrichissement de l’Europe, et en particulier de la France. Toutefois, Lefranc était conscient que les excédents aquatiques pourraient être temporaires. En effet, quand Eaux de France avait lancé son programme de R&D pour mettre au point les buldeausairs, c’était pour pallier un éventuel risque de sécheresse. En effet, à la fin des années 2010 et au début des années 2020, de longues périodes sans pluie et le réchauffement climatique firent craindre que le territoire soit face à une pénurie d’eau douce à moyen terme. Des projets de gigantesques usines de dessalement d’eau de mer virent le jour dans un premier temps, mais l’idée de stocker l’eau tombée en quantité excessive dans le ciel fit progressivement son chemin et finit par convaincre les industriels de l’intérêt de financer des recherches allant dans ce sens.
Toutefois, un accident industriel tragique est venu ternir l’image de cette technologie révolutionnaire. En 2045, une bulle d’eau de 200 milliards de litres, gigantesque, circulait au-dessus du Sahara. Les autorités de l’Union africaine avaient en effet commandé de l’eau européenne pour faire pleuvoir modérément sur les zones désertiques dans le but de faire rejaillir de la végétation dans ces zones longtemps réputées pour leur aridité extrême. Les Russes, ne voyant pas d’un bon œil les buldeausairs, qui risquaient de mettre à mal leur contrôle militaire de ces territoires, lancèrent un missile dans la buldeausair Sigma2000. Elle explosa au-dessus d’Alger et des trombes d’eau s’abattirent sur la capitale algérienne, détruisant tous les bâtiments et noyant en quelques minutes des millions d’habitants. La zone était désormais engloutie sous les flots. Cette catastrophe démontra la vulnérabilité des buldeausairs à d’éventuelles attaques militaires. Il fallut développer des infrastructures de protection fort coûteuses, entamant la rentabilité de cette innovation.
Ce dur coup porté à cette technologie de gestion du trop plein d’eau n’entama pourtant pas la motivation d’Eaux de France à optimiser ce nouveau commerce particulièrement lucratif. En effet, il s’agissait de propager les technologies de captation et d’envoi en orbite de l’eau dans les zones recevant le plus de précipitations. Pensons par exemple à l’Inde qui, pendant la mousson, se trouve submergée par des flots surabondants. Les geysers captent ce surplus et l’envoie dans les buldeausairs, qui saisissent les flux aquatiques pour mieux les répartir ultérieurement sur les zones victimes du réchauffement climatique. Lefranc, habile négociateur, n’est pas contre le partage gratuit de l’eau sur des terres arides. Il demande toutefois que toutes les richesses naturelles fassent l’objet d’un partage équitable et harmonieux entre tous les pays du monde, afin d’éviter la spéculation autour de matières premières se trouvant en quantités abondantes sur certains territoires et très rares dans d’autres.
L’eau potable est devenue dans les années 2040 une denrée rare et convoitée. Sa gestion et son commerce font désormais l’objet de stratégies complexes dont les buldeausairs constituent un élément central. Ces nuages artificiels produits par l’homme pourraient aussi constituer des réserves stratégiques pour la France pour les prochains siècles, dans l’éventualité où les mutations climatiques raréfient à l’avenir les pluies sur notre territoire.
Thomas Michaud, 05/09/2026