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JOIA, et le sourire obligatoire

L’entreprise Cytron a récemment mis en place un nouveau système visant à encourager l’humeur positive et joviale de ses employés. Les locaux sont équipés de caméras qui filment en permanence les salariés, et notamment leurs expressions faciales. Elles peuvent déterminer s’ils arborent un sourire, un air enjoué, ou au contraire un visage renfrogné et négatif. L’objectif du PDG de ce groupe de 120 000 salariés est de favoriser la joie et d’encourager des comportements optimistes, bienveillants et positifs. Selon John Jean, son entreprise dégagera de meilleurs résultats financiers si ses membres respirent la joie de vivre et manifestent une attitude positive au travail. C’est pourquoi il a établi un barème permettant de mieux rémunérer les individus avec un visage joyeux et avenant, et de pénaliser les plus ronchons et hostiles à la bonne humeur. Ce mode de management a mis quelques mois à être accepté par les salariés de Cytron. Au début, ils vécurent mal d’être sanctionnés financièrement, parfois de plusieurs centaines d’euros mensuels en raison de leur air patibulaire. Certains arguèrent qu’ils ne pouvaient pas se forcer à opter pour une expression faciale souriante s’ils ressentaient une forme de mélancolie, ou de dépression intérieure. La CGT argua même que cette pratique était une véritable provocation et que les tribunaux devraient la juger inhumaine et discriminatoire à l’encontre de personnes dont le visage était naturellement fermé et inspirant la pitié. Toutefois, après quelques semaines d’adaptation, les mentalités évoluèrent, et des séances de coaching furent mises en place pour entrainer les salariés à développer un large sourire en toute occasion. Les coachs en psychologie positive étaient convaincus que la chasse aux individus non souriants était une tâche noble, devant mener à une entreprise plus performante et à une société plus productive.

Il existait toutefois des exceptions dans ce système. Par exemple, les personnes malades ou en deuil obtenaient des dérogations temporaires. Toutefois, elles étaient vivement incitées à retrouver un comportement positif le plus rapidement possible. Les psychologues de l’entreprise étaient compréhensifs un certain temps vis-à-vis des personnes touchées par la tragédie du destin. Toutefois, ils redevenaient exigeants rapidement, les incitant à redevenir des salariés positifs sous peine de sanctions financières, voire, pour les plus récalcitrants, de licenciements. Le dispositif de contrôle de la joie sociale par l’IA était nommé JOIA. Il avait nécessité des années de travail pour obtenir des résultats proches de la perfection. Des dizaines de spécialistes en santé mentale avaient travaillé au développement de cette technologie visant à optimiser le taux de bonheur apparent.

Toutefois, un jour, Rambo Leone qui venait d’accumuler des déconvenues inavouables, se vit sanctionner de 200 euros de retenue sur salaire pour avoir exprimé un air bougon au travail pendant un mois entier. Rambo Leone se révolta contre cette situation injuste en détruisant méthodiquement plus de vingt caméras situées dans son open space. Il se fit licencier, ce qui le mena à une vie d’errance, après avoir divorcé et perdu son appartement.

Lorsque le système JOIA fut érigé en modèle de management, l’entreprise Cytron réalisant des gains de productivité de plus de 20% au bout d’un an, ce qui fut attribué au taux de bonheur apparent imposé aux salariés, le gouvernement français manifesta un intérêt certain pour cette technologie. Il décida d’utiliser son réseau de caméras de reconnaissance faciale pour imposer la joie apparente à la population. Après tout, la Chine pratiquait déjà un système de récompenses et de sanctions reposant sur les bienfaits et les méfaits commis par les citoyens dans la société. Le Premier ministre Gédeon Muflin décida qu’il était temps d’imposer la bonne humeur à ses concitoyens. Les plus rétifs à la joie se verraient affublés de taxes supplémentaires. Il décida même, pour accroitre la précision de son système d’évaluation, qu’il fallait pouvoir évaluer l’happy face des individus à tout moment, même dans l’espace privé. C’est pourquoi un cinanodrone (ciné nanodrone) fut attribué à tous les citoyens. Invisible à l’œil nu, il était chargé de filmer en permanence toutes les personnes afin d’évaluer la qualité de leur attitude positive.

Lorsqu’on annonça à Rambo Leone qu’il serait lui aussi équipé d’un cinanodrone, il devint littéralement fou. Il ne pouvait supporter d’être observé en permanence. De plus, être jugé sur la qualité de son expression faciale était pour lui intolérable. Il décida donc d’agir avant qu’il ne soit trop tard et décida de kidnapper John Jean, responsable selon lui de la diffusion de cette technologie liberticide et démoniaque. Toutefois, les forces de l’ordre l’interceptèrent avant qu’il ne passe à l’acte. En effet, les technologies de reconnaissance faciale avaient décelé sur son visage un air terriblement antisocial, préfigurant selon les forces de l’ordre un acte malveillant. Il fut donc intercepté préventivement et conduit dans un centre de rééducation. Là, il put bénéficier de soins adaptés et après deux ans de thérapie, il accepta de subir une greffe de sourire, dans la mesure où son état psychologique était jugé définitivement incompatible avec les exigences de JOIA. Dès lors, Rambo Leone était devenu un être adapté et socialement conforme grâce à la chirurgie esthétique. Un large sourire magnifiait son visage et il était désormais considéré viable pour la société. La société Cytron lui proposa alors un poste de manager, qu’il accepta. Grâce à son nouveau visage, il obtint même des primes chaque mois, et il put enfin contribuer au bonheur collectif en irradiant la société d’un sourire certes un peu forcé, mais tellement réconfortant pour ses congénères. 

Thomas Michaud, 29/08/2026