L’armée française a mis au point une nouvelle technologie d’influence cognitive censée lui apporter une supériorité considérable sur les autres peuples dans les prochaines décennies. L’idéonde est issue du champ des neurotechnologies. Elle consiste en un magma informationnel diffusé comme un nuage de données influant directement sur le cerveau humain. Les idéondes sont imperceptibles à l’œil nu. Les sens humains ne peuvent pas les saisir. Pourtant, elles agissent directement sur la cognition individuelle. Un peu comme on programmerait un ordinateur, il est désormais possible d’orienter la mentalité d’une société à son insu, par la seule force des idéondes. Celles-ci sont produites en orbite terrestre, dans des stations spatiales. En effet, l’absence de gravité, et le vide spatial sont nécessaires à leur élaboration. Elles doivent être générées en dehors de toute influence noologique humaine.
Les chercheurs de l’université de Nice sont parvenus à identifier la noosphère, et à décrypter les modalités de transmissions d’idées d’un individu à un autre. Cette découverte majeure, impliquant une protomatérialité noologique, d’une taille infra atomique, fut une petite révolution dans le monde des neurosciences. Il était désormais évident que les idées reposaient sur une structure matérielle, et qu’elles circulaient de cerveau à cerveau selon des modalités percées par le laboratoire de noogénèse cryptologique de l’université de Poitiers. Les cerveaux humains sont ainsi dotés de nooaimants, des sortes d’aimants à idées, attirant selon les spécificités de leur structure les idées, circulant dans l’environnement des individus. Elles se combinent alors à leur identité et à leur âme, pour orienter les personnes vers des actions et des propos conformes à l’esprit du noome.
La base militaire de Villetaneuse a rapidement pris conscience de l’importance de ces travaux. En effet, la matérialité infra atomique des idées dans des particules nommées noomes, pouvait avoir une application militaire cruciale pour les prochaines guerres. Il s’agissait, ni plus, ni moins, de créer des idéondes, c’est-à-dire des magmas de noomes, dispersés dans les populations ennemies pour leur suggérer des actions, et notamment de capituler, ou d’obéir aux injonctions de l’armée et du gouvernement français.
Le Président Jean Bonneau a ainsi demandé de tester cette technologie sur le peuple algerocien, du royaume d’Algeroc, particulièrement hostile à la France depuis les années 2040. Son leader, un certain Ismaël Letürk, avait en effet écrit plusieurs livres appelant à l’invasion de la France dans les prochaines décennies, avec comme projet l’instauration d’un nouvel État, la Fralgeroc, unifiant des peuples aux passés pourtant antagonistes. Bonneau était un farouche nationaliste et considérait que le projet de Letürk était un danger pour la souveraineté de son pays. De plus, les citoyens algerociens étaient de plus en plus hostiles, fomentant attentats et corrompant la population française avec des propos et des actions ouvertement critiques et contestataires.
Ainsi, un magma d’idéonde fut créé pour orienter les mentalités ennemies vers une autre voie. Bonneau avait suggéré de christianiser ce peuple et de l’inciter à voter massivement pour un individu d’origine française, favorable à Jean Bonneau. En quelques semaines, l’opinion publique se retourna d’abord majoritairement, puis totalement de Letürk, qui fut ringardisé et tourné en ridicule par les nombreux propos incohérents qui lui furent inspirés par les idéondes.
Les idéondes étaient envoyées depuis l’espace, dans des petites bulles de quelques décimètres de diamètre. Elles traversaient l’atmosphère et s’ouvraient pour libérer les idéondes dans l’environnement visé. Programmées pour orienter les idées de la population, elles avaient pour origine un substrat cosmique, ne se trouvant que dans le vide cosmique. D’ailleurs, les idées venaient de l’espace, et pénétraient dans l’atmosphère terrestre selon des cycles relatifs à la position de la Terre par rapport au Soleil.
La manipulation et la programmation des noomes grâce au substrat cosmique permettait donc de créer des millions de magmas d’idéondes, diffusés par la suite sur les territoires ennemis.
Cette technologie est pour l’heure classée secret défense. Aucune puissance extérieure n’en connait l’existence, ce qui permet de l’optimiser. Après six mois de tests, l’Algeroc était redevenu un pays amical, sa population s’étant mise massivement au macramé, nouvelle passion collective apparue comme une mode semble-t-il par hasard. En fait, le peuple était guidé par des forces noologiques subatomiques créées par l’armée française. À terme, le Président envisageait de purifier la planète et l’humanité de ses pensées négatives. Il souhaitait renverser tous les tyrans, et réorienter les peuples déviants ou décadents vers des comportements plus corrects, et surtout, chrétiens.
La technologie des idéondes était ainsi au service d’un projet théocratique visant à imposer la vision de la République chrétienne française sur le monde.
Toutefois, depuis que l’Algeroc s’était converti à cette vision du monde comme par enchantement, les États-Unis, les Russes et les Chinois se mirent à suspecter une manigance de la France. C’est ce qui incita Bonneau à lancer des millions de bulles d’idéondes pour les orienter idéologiquement et les inciter à ne pas se mêler de sa nouvelle arme d’influence cognitive massive. Il interdit aux scientifiques qui avaient découvert l’existence du substrat cosmique à l’origine des idées humaines de quitter le territoire français. En effet, il souhaitait à tout prix conserver cette connaissance confidentielle, car elle pourrait apporter un pouvoir de contrôle de la plupart des peuples de la Terre, susceptibles d’être soumis à sa volonté. Le projet de Bonneau était à la limite de la tyrannie planétaire. Il se concevait déjà comme le souverain de l’humanité. Il ne redoutait qu’une chose, qu’un de ses proches divulgue à d’autres peuples l’existence des idéondes. Il craignait la réaction de populations voisines ou ennemies qui auraient été manipulées, et qui pourraient décider de bombarder les gigantesques usines à idéondes placées en orbite. Ces dernières, se trouvant entre la Terre et la Lune, naviguaient dans l’espace, en quête de substrat cosmique. Des filets très fins permettaient de récolter ces particules afin de les traiter dans les usines orbitales. Les substrats cosmiques étaient insérés dans de gigantesques cuves, où ils étaient conditionnés par des ordinateurs cognantiques, capables de programmer les particules infra atomiques. Les usines se trouvaient à l’intérieur de gigantesques sphères imperceptibles aux radars.
Par bonheur, la production d’idéondes était tombée entre de bonnes mains, les Français œuvrant pour le bien de l’humanité, et non pour son aliénation à des idéologies mortifères. Il s’agissait désormais pour Jean Bonneau de diffuser des idéondes sur son propre peuple, afin de le faire cesser de le railler sur son nom, faisant écho à une charcuterie bien connue. Toutefois, au moment où il décida d’agir en ce sens, au risque d’une dérive autoritaire inacceptable, l’apprenti despote réalisa qu’il risquait d’interférer dans le dessein divin en imposant ses idées aux peuples de la planète, pouvant créer une distorsion théocognitive majeure susceptible de provoquer un écroulement de l’espace-temps fatal aux équilibres cosmiques.
