Richard Gazo a récemment fait la Une des journaux en raison de son implication dans une étrange affaire de dopage involontaire de ses salariés. L’homme avait fondé une entreprise prospère de chimie, spécialisée dans les gaz euphorisants, particulièrement populaires. Il avait fait fortune en vendant des millions de litres de ses gaz un peu partout sur la planète. Toutefois, il fut accusé d’avoir utilisé ses employés comme cobayes involontaires pendant de nombreuses années pour mettre au point ses produits. Initialement, Gazprog était un centre d’appel traditionnel, avec des dizaines de personnes sur de gigantesques open spaces passant des appels à longueur de journée pour vendre des abonnements téléphoniques, des panneaux solaires, ou même des voyages dans l’espace. Toutefois, cette pratique était extrêmement usante psychologiquement et bon nombre d’opérateurs tombaient en burn out, ou perdaient en productivité au fil des années, démotivés par les nombreux refus et retours négatifs, voire hostiles de leurs interlocuteurs. Face à une chute importante de la productivité de ses salariés, et ne pouvant se résoudre à les licencier pour en prendre de plus performants, Richard Gazo décida d’utiliser ses talents de chimiste. Il était en effet titulaire d’un doctorat en chimie de l’université de Poitiers et avait dû abandonner sa carrière de scientifique pour se reconvertir dans les centres d’appels, plus rentables à l’époque. Mais il n’avait pas arrêté ses recherches pour autant. Son Graal était de découvrir un gaz capable de motiver les salariés, un produit utile aux managers des entreprises. Il pensait qu’il était possible de stimuler certaines zones du cerveau grâce à des effluves inodores susceptibles de rendre euphorique à l’égard de tâche habituellement jugée rébarbatives et peu motivantes.
Il testa donc pendant cinq ans différents gaz élaborés dans son laboratoire. Si les résultats étaient peu concluants au départ, un certain nombre de salariés démissionnant, victimes de graves dépressions, Gazo obtint toutefois des résultats plus satisfaisant après deux ans de travail acharné. Le 11Marav était le nom de cette invention révolutionnaire. Ce gaz accroissait l’appétence au travail, rendait fascinantes les tâches les plus rebutantes. Le personnel s’épanouissait au plus haut point pendant toute sa journée de travail, au point, pour certains, de ne plus vouloir rentrer chez eux. Les conjoints des salariés se plaignirent même après quelque temps, voyant leurs compagnons aimer plus leur travail que leur vie à domicile. Le gaz était distribué par les bouches d’aération et via des plantes artificielles déposées sur les bureaux. Dès lors, tant que les individus travaillaient, ils bénéficiaient de cette drogue euphorisante, presque grisante, qui leur faisait aimer leur travail plus que leurs propres enfants.
Le problème de cette pratique est qu’elle n’était pas consentie par les salariés. De plus, un certain nombre d’opérateurs eurent des problèmes de couples importants. En effet, ils devenaient apathiques, voire dépressifs en dehors du travail. Certains ressentaient une fatigue intense à l’extérieur de l’entreprise, ce qui s’expliquait par les efforts importants consentis sous l’influence du 11Marav. À la suite d’une vague de suicides dans l’entreprise, une enquête révéla ces pratiques illégales, ce qui entraina un procès, condamnant Gazo à fermer son entreprise et à une peine de vingt jours de prison. Il fut libéré pour bonne conduite après avoir écrit un livre promettant de livrer son gaz euphorisant gratuitement à tout le système carcéral s’il était autorisé à créer une nouvelle entreprise, de chimie cette fois-ci. Les juges acceptèrent, jugeant contre-productif de condamner un homme aussi bon, dont les recherches pourraient avoir des effets bénéfiques sur l’économie et la société.
C’est ainsi que Gazrprog vit le jour. L’entreprise fut désignée nécessaire à l’harmonie sociale. Son gaz fut diffusé dans la plupart des structures productives du pays. En quelques mois, la productivité repartit à la hausse. Des millions de travailleurs retrouvèrent le goût de l’effort, le plaisir à l’ouvrage. Il était loin le temps de la dépression, d’une mentalité rétive à l’activité. Les salariés ne voyaient plus le travail comme une punition divine pour des actes malveillants commis dans une vie antérieure, mais plutôt comme une source de plaisir et d’épanouissement personnel. Le 11Marav avait révolutionné la vie professionnelle de millions de personnes en France. Le gaz était produit à des milliards de litres chaque année, faisant la fortune de son créateur. Ce dernier avait d’ailleurs réussi à éliminer les effets négatifs de son invention, réussissant à éviter les dépressions post-travail.
Les syndicats tentèrent d’interdire ce qu’ils assimilaient à une drogue dure au service du patronat, usant inutilement les salariés et les détournant de la réalité de leur condition, c’est-à-dire l’exploitation de l’homme par l’homme. Mais un grand nombre de salariés jugeaient cette invention d’un bon œil, préférant se voiler la face, mais profiter de journée d’euphorie et de plaisir à la tâche.
Thomas Michaud, 07/03/2026