Les médecins ont enfin à disposition un outil capable de faciliter grandement leurs diagnostics. À la suite du constat qu’un grand nombre de patients éprouvaient des difficultés à nommer leurs symptômes et à qualifier leur douleur, ce qui pouvait être la cause d’un grand nombre d’erreurs médicales parfois fatales, l’entreprise Biomix a commercialisé un dispositif nommé Telealgia (du grec tele, à distance et algos, douleur). L’appareil, prenant la forme d’une combinaison recouvrant le médecin et le patient de la tête aux pieds, permet au praticien de ressentir l’état de santé général du patient. Il est désormais possible, par exemple, de transférer ponctuellement, le temps de la consultation, une impression de mal-être, ou les symptômes d’une pathologie, assurant aux médecins une plus grande précision du diagnostic et un meilleur ciblage des traitements.
Ainsi, il n’est plus nécessaire d’ausculter à l’ancienne. Lorsque le patient arrive au cabinet et annonce être souffrant d’une partie du corps, le médecin n’a qu’à l’équiper du Telealgia, qui lui transmet toutes les informations nécessaires à un diagnostic d’une précision sans pareil. Car en plus de transmettre la douleur ou le sentiment de mal-être au médecin, l’appareil est aussi doté de nombreux capteurs capables de définir précisément le mal dont est atteint le patient. Ainsi le Telealgia pourrait quasiment remplacer le médecin. Toutefois, ces derniers demeurent indispensables pour éviter des erreurs médicales attribuables à une anomalie de la machine. Le médecin humain doit systématiquement valider le point de vue de la machine, afin de lancer les protocoles médicaux.
L’appareil fut utilisé initialement pour soigner les personnes incapables de s’exprimer. Pensons aux enfants en bas âge, aux personnes lourdement handicapées, ou à certaines personnes âgées devenues démentes et très difficiles à soigner en raison de la difficulté de déterminer l’origine de leurs souffrances. Face à de nombreuses erreurs médicales, estimées à près de 10% des cas, cette nouvelle technologie est salvatrice, réduisant cette statistique déplaisante pour le corps médical à moins de 1%. En effet, il fut décidé d’étendre le domaine d’application de Telealgia à la plupart des cas ambigus ou complexes. Lorsqu’une personne venait pour un rhume ou une grippe, facile à diagnostiquer, les médecins ne s’infligeaient que rarement l’épreuve de ressentir la douleur de leurs patients. Toutefois, ils n’hésitaient pas quand ils avaient le moindre doute, quand ils avaient du mal à saisir les propos de leurs patients.
La douleur ressentie à distance était une nouvelle branche de la médecine héritée de la neurohaptique, cette discipline qui permettait aux utilisateurs de mondes virtuels d’expérimenter des sensations à distance. Il n’était pas souhaitable pour autant de consacrer trop de temps à la pratique du Telealgia. En effet, cette combinaison pouvait provoquer une confusion mentale chez les utilisateurs, qui pouvaient avoir l’impression étrange d’être malade après avoir ressenti les symptômes d’un patient. Le corps humain pouvait ainsi réagir d’une manière étrange, se convainquant d’être malade après avoir ressenti une douleur. D’ailleurs, un grand nombre d’étudiants en médecine étaient recalés après les épreuves de compatibilité à l’usage du Telealgia. Seuls 20% des candidats au concours de médecine étaient en effet capables psychiquement et physiquement de supporter la douleur virtuelle provoquée par leurs combinaisons. Les psychiatres, notamment, avaient le plus de difficultés à éprouver les névroses, délires et états psychiques pathologiques de leurs patients. Si le Telealgia était excellent pour déterminer au mieux les pathologies psychiques, il pouvait aussi transmettre des comportements dysfonctionnels potentiellement problématiques. Lors des trois premières années d’utilisation, près de 50% des psychiatres utilisant ces machines, et notamment les casques de Telealgia, furent victimes de démences plus ou moins sévères. Près de 30% durent cesser leur activité pendant de longs mois, voire définitivement.
Pour les pathologies physiques, il était désormais possible de ressentir la douleur liée à des cancers ou autres maladies graves parfois difficiles à diagnostiquer. Telealgia était le summum des technologies médicales, une aide très précieuse pour les praticiens, mais aussi une menace sérieuse pour leur propre intégrité physique et psychique. Ainsi, après cinq ans d’expérimentations, et devant les conséquences dramatiques sur le corps médical, dont près de 40% des membres avait dû cesser leur activité à la suite d’expériences traumatisantes, il fut décidé de cesser la validation des diagnostics par des humains. Les IA, connectées au Telealgia du patient, furent décrétées suffisamment fiables et performantes pour remplacer définitivement les praticiens.
Thomas Michaud, 07/02/2026