La famille de Noël Skum n’est décidemment pas comme les autres. Depuis l’année 2035, elle est à la tête d’une fortune colossale estimée à plus de 10 000 milliards de dollars. Chaque année, elle s’enrichit de plus de 2 000 milliards, grâce à ses bénéfices records dans de multiples secteurs économiques, comme les télécommunications, la robotique personnelle, ou encore l’industrie militaire. Dans un climat de conflits armés permanents, le groupe du multimilliardaire vend tous types d’armes un peu partout sur la planète, et dispose aussi de nombreuses usines orbitales produisant de multiples objets revendus sur Terre et livrés grâce à des astrodrones.
Le problème est qu’en cette année 2040, Noël Skum a décidé d’envahir un pays entier, l’Algérie, pour asservir sa population grâce à des puces de contrôle comportemental (PCC). Pour réussir cet objectif, il a lancé une bombe de neutralisation cognitive sur Alger, qui a abruti la population pendant plusieurs heures, le temps de prendre le contrôle des principales institutions, notamment militaires. Le malheureux pays du Maghreb allait donc subir une nouvelle colonisation, après celle de l’Empire Ottoman et de la France. Cette fois, l’Américain Skum avait une ambition démesurée. Il souhaitait créer une armée de cinq millions d’hommes, qu’il équiperait avec les armes produites par son entreprise, pour envahir la France et s’emparer de son arsenal nucléaire.

Le plan de Skum était clair. En deux semaines, il administrerait l’Algérie. Il se donnait deux mois pour convaincre un grand nombre d’habitants de s’enrôler dans l’armée, en échange d’une solde convaincante, cinq fois supérieure au salaire moyen. Il pensait qu’il serait possible de profiter du fort sentiment antifrançais dans ce pays. Dans le pire des cas, consistant en un rejet de son plan, Skum avait une option. Il prévoyait de contraindre les habitants à être équipés de la PCC, qui leur dicterait leurs pensées fondamentales et les contraindrait à obéir à ses moindres volontés.
Quelques jours après avoir capturé le Président démocratiquement élu de l’Algérie, enfermé dans une station orbitale, Skum apparut à la télévision d’État et se présenta en véritable maitre du pays. Il s’adressa en ces termes à la population :
« Chers amis, Je suis désormais le maitre de votre État. Votre Président est mon prisonnier et désormais, vous devez obéir à mes 100 000 hommes, disséminés sur votre territoire. Toute tentative d’opposition serait réprimée par mes drones et par mon armée robotique expérimentale, qui est chargée de tirer sur tout contrevenant à mon autorité. Je ne vais pas y aller par quatre chemins. Vous êtes le premier pays que je souhaite conquérir et vous devez me servir d’armée. La prochaine étape est la France. Nous allons coloniser ce pays, et le soumettre à notre autorité. Dans moins d’un an, je vous garantis que nous serons à la tête de ce pays et de son arsenal nucléaire. Nous allons provoquer une révolte et nous débarquerons sur la Côte d’Azur en masse, afin de monter sur Paris. Nos soldats seront équipés avec les meilleures armes actuelles. Vous pouvez me faire confiance. Je suis à la tête de l’industrie de l’armement la plus prospère de monde, produisant plus de 50% des missiles et des tanks utilisés dans les conflits militaires du vingt-et-unième siècle. »

L’intervention de Skum, qui a duré plus de trente minutes, n’est ici retranscrite que sous une forme épurée. Il a aussi profité de son temps de parole pour haranguer la foule, pour attiser la haine antifrançaise à son paroxysme dans le but de parvenir à ses fins. Peu de temps après la fin de l’allocution, la population était sidérée. Les Algériens étaient désormais conscients qu’ils devaient obéir à ce nouveau maitre. À leur grande surprise, il n’en voulait pas à leurs richesses naturelles, comme à leur pétrole. Non, il voulait juste utiliser la population comme soldats pour envahir la France. Et si Skum était le chef providentiel qui avait toujours manqué à l’Algérie. Et si c’était là un envoyé divin pour assurer la vengeance tant désirée face à l’ancien pays colonisateur, haï pour plusieurs générations.
Les Algériens obéirent donc massivement aux injonctions de leur nouveau maitre. Ils se rendirent spontanément dans les casernes, attirés par la solde promise et par l’espoir de soumettre le voisin français à leur propre autorité. Quelle ironie du sort, la France dominée par l’Algérie, privée de ses bombes nucléaires grâce à un multimilliardaire providentiel. Les intellectuels virent l’arrivée de Skum comme un signe divin. Très enthousiastes, ils s’entendirent avec les théologiens et religieux pour l’ériger en nouveau prophète, susceptible de redonner la grandeur à leur pays. Skum avait même trouvé le moyen de se trouver un ancêtre algérien, ce qui lui conférait une légitimité encore supérieure. Son arrière-grand-père, un certain Abdel Belkaskum, aurait habité à Alger où il possédait une usine d’éponges. Les Algériens se mirent à espérer un avenir glorieux à leur pays. L’Américain Noël Skum n’était toutefois pas soutenu par les États-Unis, qui voyaient d’un mauvais œil les agissements de ce trublion de l’industrie militaire.
En moins de trois mois, le milliardaire parvint à mettre sur pied une armée de cinq millions d’hommes. L’armée française, alertée par les discours belliqueux de Skum, ne prit toutefois pas au sérieux celui qu’elle assimilait à un trublion, richissime certes, mais loin de faire le poids et de constituer une menace sérieuse pour la sécurité de la France. Toutefois, une nuit estivale de juin 2040, une opération spéciale fut lancée. Plusieurs milliers de bateaux furent utilisés pour transporter des millions de soldats surarmés sur le sol français. La population française subjuguée par de déferlement de haine venue du Maghreb, ne résista pas. Les citoyens d’origine algérienne contribuèrent au mouvement en aidant les soldats à s’emparer des positions dominantes, symboliques et institutionnelles du pays. En quinze jours, Paris fut conquise et Skum s’empara de son deuxième pays dans l’année. Désormais, il était à la tête d’un arsenal nucléaire, ce qui lui conférait une puissance impressionnante. Son ambition était désormais claire. Il souhaitait soumettre à son autorité l’Europe et l’Afrique, devenir le maitre d’un immense territoire qu’il proposait de nommer l’Eurafrique.
Toutefois, Skum n’était pas arrivé au bout de ses surprises. Lorsqu’il décida de lancer sa première bombe nucléaire sur Berlin, pour coloniser l’Allemagne, il se heurta à un problème qu’il n’avait pas anticipé. Il se rendit compte que ces armes n’étaient utilisables que grâce à un code biométrique calqué sur l’ADN du président démocratiquement élu. Ce dernier, abattu comme une vulgaire bête et jeté dans les égouts de Paris lors de la conquête de la France, avait emporté avec lui les secrets de l’arsenal nucléaire du pays. Il avait en effet été un des seuls à prendre au sérieux la menace skumienne, et à avoir sécurisé les codes nucléaires dans son ADN.
C’est alors que les Allemands sonnèrent la révolte. En effet, ils venaient d’échapper à une destruction nucléaire, et ils savaient que ce n’était qu’une question de temps avant que Skum parvienne à mettre la main sur les codes de l’arme atomique française. Le Président Olaf Mûller lança un appel aux forces vives européennes pour attaquer les bases françaises de l’armée skumienne. En deux semaines, dix millions d’Européens venus de tous les pays du continent prirent les armes pour renverser le dictateur américain. Une véritable guerre se déroula en France et dura plusieurs mois. Skum ne comptait pas abandonner son pouvoir aussi facilement. De plus, les Algériens commençaient à sentir le vent tourner et à redouter les conséquences d’une défaite.

Et ils avaient raison. Quelques mois après le début des évènements, en mars 2041, Skum fut fait prisonnier, à la suite d’une trahison dans son état-major, par une Algérienne d’origine russe nommée Moktarina Moktarenkova. Pour compenser les dégâts importants occasionnés par la guerre sur le territoire français, l’entreprise de Skum fut léguée à la France, ce qui contribua grandement à désendetter le pays. Skum fut incarcéré dans une prison spatiale pour le restant de ses jours. Quant à l’Algérie, elle fut placée sous contrôle européen pour une durée de dix ans, le temps de reconditionner la population et de la convaincre d’adhérer à des idées plus positives à l’égard de ses voisins.
Thomas Michaud, 09/01/2026