
Le mouvement Woke Yes ! est issu d’un courant de pensée prônant la disparition des images violentes des films, romans et œuvres télévisuelles. Il s’appuie sur les travaux du Professeur Ludwig von Arbeit qui estime que 54% des actes violents de nos sociétés sont la conséquence du contact avec des œuvres montrant de l’agressivité, des crimes, voire des actes de guerre. Von Arbeit a publié une centaine d’articles et son dernier livre Crimes à l’écran, une affaire politique, a mis en lumière l’impact important des scènes de meurtre sur la psychologie des criminels en puissance. Il s’opposait de cette manière à de nombreuses théories affirmant que les jeux vidéo violents et autres films sanguinolents n’influaient en aucune manière la psychologie des utilisateurs et spectateurs. Selon ses études réalisées sur un panel de plus de 2 000 criminels, l’influence des fictions sur leur comportement est évidente. Ses critiques affirment que les récits ont une fonction de catharsis et qu’au contraire, ils permettent de neutraliser un sentiment violence latent chez tout être humain. Toutefois, Von Arbeit est formel. La plupart des criminels étudiés ont été baignés dans un environnement fictionnel faisant la part belle à la violence et à l’agressivité.
Le mouvement Woke intenational, incarné par le parti Woke Yes ! s’est emparé de ces résultats pour demander l’interdiction des scènes violentes dans les films et séries, mais aussi dans les romans. Le 2 mai 2046, une loi a même été votée en France pour interdire la diffusion de fictions dans lesquelles figuraient des scènes violentes. Face à la quantité phénoménale d’œuvres dans lesquelles se trouvaient des armes, il a été décidé de les modifier grâce à l’intelligence artificielle. La plupart des films policiers et de guerre ont donc été interdits, dans le but d’éviter de montrer des exemples négatifs à la population.
Cette décision a aussitôt suscité une levée de boucliers dans la communauté artistique, qui argua qu’il était inadmissible de modifier ou d’interdire des œuvres qui étaient cruciales dans l’histoire de l’art, du cinéma et de la littérature.
Igoria Ivanova, Présidente de Woke Yest !, affirma que les modifications des œuvres contenant des références racistes, datant par exemple d’époques où l’esclavage était autorisé, avait permis d’éviter une banalisation de ces termes et un recul des stéréotypes racialistes. De même, un certain nombre de films aux références machistes avaient été blacklistés dans les années 2020 dans le but de faire reculer les thèses masculinistes dans la société. Le mouvement woke, fort de ces succès, ne souhaitait pas s’arrêter en si bon chemin. Le refus de la violence est un des leitmotivs de cette idéologie qui cherche désormais à interdire tout recours aux armes à feu dans les fictions. La France est un des fers de lance de ce mouvement. Les députés souhaitent interdire l’usage des armes à feu, comme ils ont déconseillé le recours aux cigarettes pour limiter l’effet d’imitation qui pouvait mener à une augmentation de la consommation.
Grâce aux IA, il est désormais possible de modifier la narration d’un film, d’en changer certaines scènes ou certains propos jugés contraires à l’ordre moral ou aux bonnes mœurs. Ainsi, jusqu’alors, les particuliers pouvaient accéder à plusieurs versions des films et romans : originale, édulcorée, radicalement modifiée. Il existait même des options permettant de rendre une œuvre complètement conforme à la personnalité d’un lecteur ou d’un spectateur afin de ne pas heurter sa sensibilité. Cette technologie était particulièrement utile pour les parents qui souhaitaient protéger leurs progénitures de scènes moralement condamnables. En 2046, chaque film ou roman comprenait plusieurs versions plus ou moins aseptisées. Certaines étaient même plus violentes ou perverses que l’originale, pour satisfaire des clients adeptes d’hémoglobine et de scènes de combats, par exemple.
Les députés français ont donc voté une loi généralisant la création d’œuvres non violentes. Les versions avec de l’agressivité ont été intégralement interdites, au nom d’un nouvel ordre moral.
Cette interdiction a suscité des réactions des deux côtés de l’échiquier politique. D’un certain point de vue, il était regrettable de condamner une certaine catégorie d’œuvres, la violence faisant partie de l’histoire de l’humanité. Interdire la consultation de ces fictions revenait à empêcher d’accéder à des pans entiers de l’histoire universelle, et donc à un savoir nécessaire à l’élaboration de l’esprit critique.
Une autre opinion fréquemment répandue était que le retrait des œuvres violentes allait créer une génération peu habituée à la violence, et donc incapable de s’engager dans un conflit, militaire par exemple. Le risque de cette mesure était de créer une population apathique, en dehors de la réalité d’un monde de plus en plus violent. Pour répondre à cet argument, le Président Rachid Richard affirma qu’il était du devoir de la France de proposer un modèle de développement civilisationnel pacifique à l’humanité. Il était ainsi préférable de montrer l’exemple, d’autant que la technologie permettait de modifier les œuvres, même classiques, dans ce sens. Il était de plus totalement interdit de montrer la moindre arme ou le moindre crime dans les nouvelles œuvres créées.
Dix ans après cette loi, il faut bien admettre que les conséquences ne sont pas conformes aux attentes. Le marché parallèle, des œuvres violentes, est en permanente augmentation. Les gens ne sont pas intéressés par les films aseptisés. La censure woke a provoqué un recul de la consultation d’œuvres culturelles de 50%. Les gens ne lisent plus, ne vont plus au cinéma et regardent beaucoup moins la télévision, à l’exception de programmes pirates, notamment sur de vieux DVD, voire cassettes VHS, qui ont retrouvé une deuxième jeunesse. Face à la chute de l’activité culturelle, une nouvelle forme de délinquance a pris le dessus. Les citoyens semblent avoir développé une nouvelle forme de violence pour compenser la catharsis permise par les fictions. La criminalité, après avoir baissé temporairement de 20%, est remontée en flèche, émanant notamment de pays extérieurs qui se sont mis à attaquer des citoyens français devenus inoffensifs et insignifiants. Un groupe de psychologues post-freudiens a publié une étude vantant les bienfaits des films violents dans la construction d’une agressivité positive, source d’une meilleure productivité professionnelle. Dès lors, on assista à un retournement de tendance. Les films violents, faisant l’éloge de la compétition et de la concurrence, furent valorisés.
Après une dizaine d’années pendant lesquelles le mouvement Woke Yes ! imposa son idéologie en France, on assista à un affaiblissement de la motivation des travailleurs et des citoyens face à d’autres peuples utilisant ces fictions comme outils de management de la population à des fins militaires et productives. Après la défaite lors de la guerre contre l’empire panslave, il fallut se rendre à l’évidence. Les Français était devenus trop doux et gentils. La loi Woke Yes ! fut abrogée, et les œuvres purent être consultées à nouveau dans leurs versions originales, dans la mesure où il fut jugé préférable d’éduquer à une éthique de la violence par la fiction, plutôt que de souhaitait vainement son éradication totale.
Thomas Michaud
27/05/2025