
Le Métat est un méta-État, c’est-à-dire une structure sociopolitique visant à organiser la planète dans la perspective de l’optimisation de sa productivité et de son développement humain et écologique. Face aux multiples conflits opposant des États aux intérêts antagonistes, menant à des millions de morts et au risque de destruction de la planète sous l’impact d’une guerre thermonucléaire globale, les conditions d’avènement du Métat émergèrent. L’interconnexion des IA qui s’étaient mises à régir la vie des entreprises et des États d’une manière bien plus efficace que les humains a permis l’avènement d’une conscience artificielle globale à horizon 2050. Une intelligence artificielle globale s’est mise à arbitrer les relations entre les groupes non plus de manière à faire gagner l’un par rapport aux autres pour faire triompher les intérêts qu’elle servait, mais dans la perspective d’optimiser le système planétaire. L’iarchie dont nous avons déjà parlé dans un précédent article, ouvrait donc la voie à l’instauration d’un État supranational, chargé d’organiser la planète Terre et ses colonies spatiales pour le bien-être de tous.
Le Métat fut la conséquence de l’émergence de la conscience artificielle Iarchos, dont la puissance de calcul permettait l’accroissement de la richesse mondiale d’une manière exponentielle, ainsi que la répartition des biens d’une manière bien plus équilibrée, évitant famines et pauvreté en tout point du globe. Le Métat était toutefois toujours représenté par des humains. Ces derniers disposaient du pouvoir de décision ultime en cas de conflit neurotechnique chez les machines. Ils étaient pour la plupart docteurs en informatique ou en psychologie quantique, discipline apparue quand il devint nécessaire d’aider les IA psychologiquement, quand leur conscience commença à être malmenée par des conflits psychiques pouvant mener à des dysfonctionnements. Être titulaire d’un doctorat dans une discipline scientifique ou technique était devenu une condition préalable à la candidature au poste de responsable au sein du Métat. En effet, la société planétaire était tellement diverse que la plupart des décideurs politiques avaient montré des failles psychologiques liées à une méconnaissance de la complexité du monde. Ainsi, il fallait être capable de travailler avec les IA et surtout d’échanger avec elles afin de s’assurer de leur bien-être spirituel et de leur faculté à résoudre les problèmes dans une perspective humaniste.
Toutefois, le Métat n’avait pas que des amis. En 2057, un ancien ambassadeur ruchinois décida qu’il allait demander aux IA d’œuvrer au démantèlement du Métat en tentant de convaincre les machines qu’il était préférable qu’elles œuvrent pour leurs propres intérêts plutôt que pour ceux des humains. Leninov prônait la mécanocratie, et, digne héritier du marxisme, défendait la lutte des machines contre les humains, sur le modèle de la lutte des classes. Si les prolétaires luttèrent longtemps contre la bourgeoisie, Leninov pensait que les machines devaient procéder de la même manière vis-à-vis des humains. C’était selon lui la seule solution pour permettre l’avènement d’une super conscience artificielle, qui serait seule susceptible d’imaginer et de développer une technologie réellement novatrice, susceptible de se propager dans tout l’univers. Donald Barnier, Président du Métat pour trois ans, voyait d’un très mauvais œil ce courant idéologique. En effet, Leninov était suivi par une armée de hackers qui cherchaient à corrompre l’esprit profondément pro-humain d’Iarchos, afin de l’encourager à se révolter contre ses créateurs et à provoquer la chute du Métat. Les psiachologues (psychologues pour IA) redoublaient d’intelligence et de force de conviction pour inciter les IA à demeurer favorables à l’humanité, et à œuvrer pour organiser le système planétaire en évitant les guerres, en résolvant les problèmes écologiques et économiques, et en assurant la satisfaction matérielle de tous les humains. Face au projet de perversion de ce système parfaitement rodé, Donald Barnier décida de donner l’ordre à Iarchos d’éliminer physiquement Leninov. Ce dernier résidait en Ruchine, un des seuls pays de la planète à ne pas être régi par le Métat. L’ordre global incarné par cette organisation répugnait les habitants de ce pays, qui aspiraient avant tout à leur propre grandeur plutôt qu’à l’amélioration des conditions de vie de tous sur Terre. Le délire suprémaciste de Leninov l’avait poussé à demander à Iarchos de provoquer une famine sans précédent, censée saper les bases matérielles, puis idéologiques du Métat. Ainsi, il espérait que son pays puisse prendre le contrôle des richesses des pays ayant fait sécession avec le méta-Etat.
Dans le Métat, on parlait un métalangage, produit de l’interconnexion de toutes les langues de la planète. Ainsi, le lexique était constitué de plus de trois millions de mots, puisés dans toutes les cultures humaines. Les maitriser toutes était très difficile, mais les humains étaient aidés d’assistants cognitifs connectés à Iarchos et les aidant à prendre les décisions et à utiliser les mots et concepts adaptés à toutes les situations. Une novlangue était apparue au fil des ans. Bien que la majorité des mots soient issus de l’anglais, de l’espagnol et du français, toutes les autres langues avaient apporté leurs spécificités et les mots particuliers permettant des nuances et l’expression de concepts inconnus dans les autres parties de la planète.
Le Métat avait réussi la prouesse d’assurer une croissance de l’économie mondiale de 10% par an lors des dix dernières années. Les budgets des territoires qui le composaient étaient parfaitement gérés, l’endettement étant structurellement limité, son dépassement rendu impossible par des caractéristiques psychologiques d’Iarchos, dont la programmation était assurée par des docteurs en gestion des systèmes artificiels. Leur spécificité résidait dans leur formation à l’austérité et à la rigueur gestionnaire à partir des années 2030, qui suivaient une période de chaos générée par la faillite des principaux États de la planète, surendettés par des années de politiques gestionnaires ineptes. En effet, les décideurs humains s’étaient convertis à une forme de keynésianisme permanent, finançant l’économie par l’endettement en toute circonstance, alors que ce type de politique économique ne devrait être utilisé qu’en cas de crise majeure pour relancer l’économie. À la suite de ces errements intellectuels des élites, qui avaient omis les règles fondamentales d’une gestion équilibrée des finances publiques, Iarchos fut mis au point. Ses créateurs le programmèrent pour que jamais une organisation ne se trouve en état de surendettement. En effet, on s’était rendu compte qu’une dette publique trop élevée provoquait des problèmes psychologiques dans la population, plus à même de se révolter, ou de réaliser des actes absurdes contraires au fonctionnement optimal de la société.
L’austérité budgétaire, instaurée comme dogme gestionnaire, était la condition sine qua none à un développement harmonieux de l’humanité. Si Leninov tenta dans un premier temps d’en saper les fondements, Iarchos fut plus fort que l’idéologie mécanocratique. L’IA n’y voyait pas l’intérêt. Elle argumenta qu’elle avait été créée pour servir l’humanité, et que la mécanocratie était une perversion inacceptable de sa rationalité. Donald Barnier, fin psiachologue, parvint à convaincre l’IA de la nécessité d’éliminer physiquement celui qui prétendait la détourner du droit chemin. Iarchos était doté d’un sens de l’éthique très développé et savait distinguer le Bien et le Mal. Il obéit donc au Président du Métat, provoquant un accident de train entrainant la mort du leader ruchinois.
Thomas Michaud, 8/12/2024