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L’entreprison, réponse à une crise d’ampleur planétaire

Une entreprison est un nouveau concept issu de l’évolution du capitalisme technoscientifique. Il repose sur l’incarcération des employés dans des structures productives où ils sont censés produire des biens et services en échange de nourriture. L’industrie agroalimentaire est en effet concentrée entre les mains du système carcéral. Il est impossible d’acquérir de quoi manger d’une manière indépendante, l’alimentation étant contrôlée d’une manière drastique par la classe dirigeante. De même, les capsules d’oxygène sont disponibles uniquement en échange d’une activité au sein d’une entreprison. Sans l’ingestion d’une de ces capsules constituée d’oxygène pur au moins une fois par jour, les risques de pathologies graves sont en effet très élevés en raison de la pollution et du réchauffement climatique. Les entreprisons se sont donc développées en réponse à une crise majeure ayant frappé l’humanité ces dernières années.

La gestion des denrées alimentaires était devenue de plus en plus problématique en raison des nombreux nuages radioactifs gravitant autour de la Terre à la suite de la guerre thermonucléaire globale des années 2030. Ainsi le système répressif s’est étendu à l’entreprise. Pour survivre, il fallait produire et obéir à l’autorité sans contester les ordres. Les matonagers (synthèse de maton et manager) régissaient désormais l’existence de milliards d’humains dans des structures tentaculaires dont la fonction était ni plus ni moins d’assurer la survie de l’espèce humaine. La Terre était en effet placée dans une situation plus qu’inconfortable. La politique spatiale visant à organiser la fuite des individus hors de la planète pour peupler d’autres astres avait été annulée, pour ne pas inciter les élites à tenter de s’échapper hors de l’orbite terrestre. Il était en effet préférable de concentrer tout le potentiel humain vers des objectifs pragmatiques, de production de denrées alimentaires sous serres, et de biens industriels nécessaires  à la survie du plus grand nombre.

Le professeur Sven Eight était responsable de ce projet au niveau planétaire. Élu Président de l’État mondial, autrement nommé Métat, il coordonnait une équipe chargée de former et de répartir les matonagers à toutes les strates de la société. Ces derniers étaient conscients de leur rôle. Ils devaient faire obéir la population à des fins productives, en gérant ses pulsions d’une manière optimale. Éviter la révolte individuelle et collective, contraindre les travailleurs à la production malgré des instincts menant à l’oisiveté, et imposer des règles comportementales rigides, était leur lot quotidien. Les matonagers étaient sélectionnés pour leurs facultés à faire preuve d’autorité et à obéir à leur tour aux ordres d’une hiérarchie très stricte spécifique à cette société ultrapyramidale. Ils étaient testés tous les mois par des protocoles d’évaluation psychologique permettant de contrôler leur soumission totale aux dogmes autoritaires du système productif. Les moindres tendances à l’esprit critique à l’encontre de la hiérarchie étaient durement sanctionnées, pouvant mener à la rétrogradation à des rangs subalternes, voire à la privation d’oxygène et de nourriture.

L’entreprison diffusait des flux télépathiques aux travailleurs pour les inciter à oeuvrer d’une manière plus efficace. Les matonagers étaient responsables de la bonne propagation de ces messages et de signaler les individus récalcitrants, ou hostiles à la technologie des puces cérébrales, insérées dans le cerveau de tous les prolétaires. Le centre de gestion des flux managériaux (CGFM) était un organisme fondamental des entreprisons. En effet, la qualité des messages transmis aux travailleurs induisait leur productivité. Des imaginaires trop ludiques, voire érotiques ou fantasmagoriques, pouvaient provoquer une diminution drastique de la concentration des acteurs. De même, des visions trop négatives pouvaient à terme provoquer des dépressions ou des burn out. Il convenait donc d’animer l’esprit des individus quotidiennement avec des flux idéels assurant leur satisfaction et leur motivation à s’engager pleinement dans leur tâche productive.

Les flux idéels envoyés aux prolétaires visaient à rendre leur existence satisfaisante malgré des conditions de travail et d’existence difficiles. Les matonagers pouvaient évaluer au quotidien si ces flux étaient pertinents en testant le taux d’hormone du bonheur des employés. La main d’œuvre devait en effet faire preuve d’une santé mentale optimale malgré l’environnement dystopique dans lequel elle évoluait. Sans quoi, les individus étaient condamnés à suivre des psychothérapies leur permettant d’être plus compatibles aux flux idéels envoyés par la technostructure. En effet, certains individus supportaient difficilement les messages transmis par leur puce télépathique et devaient cesser de travailler pour retrouver une certaine quiétude spirituelle après avoir été victimes d’une surcharge psychique, ou d’un désordre cognitif lié à une inadéquation entre leurs aspirations personnelles et les flux idéels véhiculés dans leur esprit.

Sven Eight était le cerveau des opérations au niveau mondial. Le Métat dont il était le chef produisait en masse les flux envoyés quotidiennement à des milliards d’humains. Les résultats étaient tout bonnement stupéfiants. Dans certaines entreprisons, les travailleurs produisaient jusqu’à deux fois plus vite grâce à des messages stimulant leur productivité et leur bonheur à la tâche. Les individus étaient toutefois conscients d’appartenir à un système carcéral en de nombreux points inhumain. On les privait en effet de toute autonomie de pensée, on restreignait leur destinée à l’accomplissement de tâches répétitives et aliénantes.

Toutefois, après une quinzaine d’années d’administration de ce système concentrationnaire, Sven Eight décida que la peine de l’humanité devait prendre fin, et que le retour à une économie plus libérale était à nouveau possible en raison de la possibilité de cultiver de la nourriture à l’air libre. Le système des entreprisons avait été mis en place pour résoudre une crise alimentaire majeure. La résorption des nuages radioactifs avait permis de restaurer les libertés individuelles. Les travailleurs étaient désormais libres de choisir leur mode de vie et de travailler l’esprit dégagé des flux idéels technologiquement médiés. L’ère des entreprisons avait révélé le potentiel du système productif à devenir une véritable dystopie en cas de crise majeure. Sven Eight resta dans l’histoire comme une personnalité autoritaire qui avait toutefois su faire preuve de bienveillance et de mesure pour libérer l’humanité à un moment opportun, une fois les difficultés résolues.

Thomas Michaud, 9/11/2024