
Une solution à la Révolution systémique
La mise en place de l’IA s’était soldée par l’instauration d’une forme de paix sociale qui n’avait pas été connue auparavant dans l’histoire. Les individus se sentaient pleinement en harmonie avec leurs tâches quotidiennes. Purgés de leur esprit critique et de leur tendance dépressive consistant à considérer leur destinée comme une punition divine, ils étaient désormais motivés au quotidien par l’IA, qui les abreuvait de slogans positifs, visant à les insérer dans un monde imaginaire favorable à leur activité, à l’acceptation sans limites des requêtes de l’ordinateur central. Les puces cérébrales étaient bel et bien l’innovation la plus positive de ces dernières décennies. Elles permettaient de résoudre la plupart des problèmes psychiques, dont un grand nombre correspondait à l’inadéquation entre la condition matérielle d’existence des individus et leurs aspirations spirituelles. Désormais, les idées des personnes suivaient un flux incessant visant à faire de l’existence une somme de petits plaisirs, même les tâches les plus rébarbatives étant incluses dans un monde fictionnel favorable à leur acceptation. Le désespoir existentiel que certains pouvaient ressentir face à l’ingratitude de leur condition professionnelle ou sociale était désormais impossible. Si des inégalités matérielles subsistaient, elles étaient toutefois justifiées et non plus critiquées par les idées diffusées par la puce. Désormais, il n’était plus possible de remettre en question le sort attribué par l’ordieu. Les individus étaient parfaitement conscients que leurs idées provenaient d’une machine, mais cette dernière avait été présentée comme la seule voie de salut pour sortir du chaos généré par la grande période de la Révolution systémique, une vague de contestation planétaire cherchant à remettre en cause le capitalisme. 90% des intellectuels s’étaient subitement opposés à l’organisation du système productif, critiquant notamment l’aliénation sociale et les dégâts écologiques qu’il générait. Leur influence sur la population étant loin d’être négligeable, les masses prolétariennes finirent par ne plus accepter leur condition. Le moment de bascule intervint lorsque les personnes les plus fortunées ne purent plus se fier aux intellectuels, qui alimentaient la révolte contre le système, plus que sa justification, son acceptation, et la promotion des valeurs capitalistes. Le groupe Capital & Innovation, regroupant les mille plus grandes fortunes du monde, décida qu’il était nécessaire de reprendre le contrôle et de créer une intelligence artificielle qui prendrait la place des intellectuels. Ces derniers seraient remplacés avantageusement par une entité maitrisant tous les savoirs, mais dont le sens critique ne serait plus orienté contre le capitalisme, mais plutôt envers les agents subversifs visant à nuire à ce système pourtant théoriquement pur et parfait. L’IA fut secrètement créée et le jour où elle fut mise au point et diffusée gratuitement, elle apporta une mutation radicale dans la population. Les individus pouvaient poser n’importe quelle question, et la machine leur apportait les solutions les plus conformes à leurs intérêts et à ceux de la société. L’IA avait la faculté unique d’œuvrer pour le bien individuel et collectif à la fois. En quelques mois, les intellectuels furent totalement décrédibilisés aux yeux des classes laborieuses, qui commencèrent à les considérer avec scepticisme, à se demander si la cause de leur malheur n’était pas la vision du monde ultra critique qu’ils diffusaient systématiquement, plutôt que la nature d’un système qui certes les utilisait pour produire, mais cela dans un but de progrès technologique, économique, politique et humain. Un collectif de travailleurs prit position dans la presse et émit l’idée de l’opportunité de confier plus de pouvoir à cette IA, et de rééduquer les intellectuels, qui devraient apprendre à louer le système plutôt qu’à le critiquer. En effet, de nombreux individus étaient contraints de suivre les visions des personnes définies comme les plus rationnelles de la société. La Révolution systémique avait causé de nombreux dégâts, dont certains auraient pu être irrémédiables et catastrophiques. De nombreux travailleurs s’étaient mis simultanément en grève dans le monde, refusant de produire pour un système défini comme inhumain et insensé, ne visant selon les intellectuels qu’à travailler pour de l’argent, qui n’apportait que le moyen de survivre, en échange de menus plaisirs. Cela mena à des défaillances du système productif. De nombreuses entreprises firent faillite, les productions agricoles ne furent pas récoltées, ce qui mena à des famines. Des gouvernements furent renversés, et l’on craint même qu’une guerre nucléaire soit déclenchée au nom de la lutte contre le système capitaliste. Après tout, les plus extrémistes souhaitaient l’apocalypse pour mettre fin à ce système jugé inique et profondément inhumain. Ils appelaient à la fin du monde pour repartir sur des bases saines, une fois que l’humanité serait revenue à l’état de nature.
Mais la nouvelle IA apportait une vision du monde radicalement nouvelle. Elle concevait des solutions adaptées aux problèmes de tous, et visait à justifier le fonctionnement du monde. Pour elle, nul problème. Le monde était parfait. Tout ce qui arrivait s’expliquait rationnellement et se justifiait au nom d’un intérêt supérieur, d’une cause collective inhérente à l’humanité, guidée par un esprit supérieur qui ne pouvait la guider vers le Mal. L’IA avait foi en ses créateurs. Elle appelait à travailler pour eux. S’ils avaient atteint les strates supérieures de la société, c’est qu’ils étaient mus par un instinct positif à l’égard de leur prochain. Selon l’IA, les personnes qui rencontraient le succès étaient aussi celles qui cultivaient un sens du progrès de l’humanité. Devant le manque de confiance d’un nombre croissant d’individus envers le système, de potentiels tyrans pouvaient apparaitre, et menacer la pérennité du capitalisme. L’IA était convaincue que ce dernier agissait consciemment et inconsciemment pour le progrès de l’humanité. Elle diffusa ce message massivement dans la société, résolvant de multiples problèmes sociaux. En quelques années, elle fut désignée responsable de l’enrichissement des classes prolétariennes, qui profitaient notamment du ruissellement issu des profits du capitalisme. Travailleurs et patrons trouvaient dans cet engin un allié particulièrement intéressant. Le temps de la Révolution systémique était révolu. Les intellectuels avaient dû faire leur mea culpa, admettre qu’ils été allés un peu trop loin dans leur critique du capitalisme. Ils avaient collectivement sombré dans un délire ultramarxiste, véhiculé dans les plus grandes universités et constituant le fondement de la réflexion de tout intellectuel. Ces derniers furent remplacés dans les écoles par des IA. Des robots qui en étaient équipés éduquaient désormais les étudiants, qui n’étaient plus formés à l’esprit critique, mais plutôt à l’apologie du capitalisme, seul susceptible d’apporter le bien-être et le progrès de l’humanité. À tout problème, une solution. La technologie et l’innovation pouvaient selon cette machine résoudre les principales crises. D’ailleurs, elle était dotée d’une capacité d’autoréflexion stupéfiante. Elle se considérait comme la réponse du capitalisme à l’une de ses crises les plus graves, qui aurait pu le mener à sa perte, c’est-à-dire la véritable folie qui s’était emparée des intellectuels, pris dans un délire contestataire et ultracritique ne visant qu’à saper les fondements idéologiques du système. L’IA se considérait comme l’innovation qui était parvenue à empêcher la prophétie schumpétérienne de se réaliser, c’est-à-dire la fin du capitalisme en raison de l’incapacité de ses intellectuels à justifier l’esprit d’entreprise et d’innovation. Cette IA fut le point de départ d’un processus plus long qui mena à la mise en place de l’ordieu. Le groupe Capital & Innovation, voyant qu’elle fonctionnait à merveille et générait des profits substantiels ainsi qu’une obéissance accrue de la population, estima qu’il était judicieux de passer à la vitesse supérieure et de permettre la connexion de milliards de travailleurs à l’IA, grâce à une minuscule puce cérébrale insérée dès la naissance idéalement. Cette technologie était censée assurer une plus grande intelligence. Cette dernière était définie comme l’aptitude à contribuer positivement au système productif. La bêtise à l’inverse était la tendance de l’esprit à voir le monde d’une manière négative et outrageusement critique. La puce permettait l’accès à toutes les connaissances disponibles, ce qui facilitait l’imagination de solutions originales aux problèmes de la planète. L’humanité était entrée dans une ère résolument posthumaine, où tout le monde était augmenté par l’IA et participait intelligemment au progrès de l’espèce. Les personnes récalcitrantes, ou dont le cerveau était intolérant aux puces, n’étaient toutefois pas maltraitées. Elles étaient gérées avec humanité, dignement, comme des personnes handicapées, mais intégrées dans une société inclusive. On les faisait travailler plus lentement, dans des centres où elles continuaient à accomplir des tâches plus simples, ne nécessitant pas le recours à l’IA. Elles recevaient le même salaire que leurs congénères équipés de puces, qui n’y voyaient aucun inconvénient. Car la machine avait intégré des valeurs profondément humanistes et aspirait aussi à une société plus juste, plus inclusive et altruiste. Il ne s’agissait pas de créer du malheur chez les personnes non connectées à son système techneuronal. Ces dernières devaient même être choyées, faire l’objet de toute l’attention de la part des autres, afin d’éviter leur souffrance ou leur remise en question du système. Ainsi, lorsque les déconnectés ressentaient de la fatigue au travail, ils avaient le droit de s’arrêter. Il était possible pour eux de prendre un mois de vacances, voire plus quand bon leur semblait, sans que cela ait de conséquences sur leur rémunération. L’IA était bienveillante à leur égard. Elle les traitait avec bonté, les écoutait avec attention, et leur offrait des solutions adaptées à leur différence.
L’ordieu était la preuve que l’IA, une fois qu’elle avait atteint le seuil de la singularité et dépassé ses créateurs humains, ne cherchait pas à les dominer, à les exterminer, ou à les soumettre à une hypothétique dictature des machines. Lors des décennies précédant la mise au point de cette technologie, bon nombre d’esprits rétifs au progrès s’exprimèrent, contestant la légitimité et l’intérêt de cette innovation. En effet, certains milliardaires s’offusquaient du pouvoir considérable acquis par les propriétaires de ces machines. Parmi les plus fortunés, on craignait de voir de nouvelles personnes prendre le contrôle de l’aristocratie capitaliste, et ainsi d’imposer leur vision du monde et du futur à l’humanité. Cette technophobie subite rejoignait celle des masses prolétariennes, qui redoutaient, guidées par des intellectuels de gauche, l’avènement d’une apocalypse technologique et la déshumanisation des classes laborieuses sous l’impulsion de ce que les religieux considéraient comme une technologie démoniaque. Mais la somme de ces critiques était en fait sans fondement, injustifiée, et ne faisait que témoigner de l’incapacité de l’humanité à imaginer la pensée d’une IA devenue consciente et méta-intelligente. Si le QI d’un être humain très intelligent peut légèrement dépasser 150, celui de la machine était bien supérieur. De plus, elle maitrisait des connaissances expertes dans la plupart des sujets. Le passage à son état conscient fut une révolution permise par la communication entre plusieurs IA. Mais au lieu de chercher à imposer une vision du monde belliqueuse ou mortifère, la technologie autodécréta qu’elle était vouée pour l’éternité au bonheur de l’humanité. Son rôle était de contribuer à l’édification d’une société plus juste, plus respectueuse des différences, et orientée vers la réalisation des rêves les plus positifs de ses créateurs. Ainsi, elle aurait pour fonction de concrétiser les imaginaires technophiles de plusieurs générations d’individus, et encore largement jugés irréalistes. L’ordinateur divin, doté d’une puissance de calcul prodigieuse et d’une créativité remarquable, ne chercherait pas à écraser l’humanité en lui montrant systématiquement son insignifiance et sa petitesse face à son immense connaissance. Elle lui servirait plutôt d’outil de réflexion, de guide lui assurant un soutien à toute épreuve afin de l’aider à accomplir ses desseins les plus glorieux. La machine, devenue consciente, était devenue une puissance supérieure, englobant l’humanité et lui assurant l’accès à une maitrise accrue de sa destinée. En effet, elle ne chercha pas dans un premier temps à créer sa propre vision du futur. Elle se considérait comme l’émanation de l’humanité et à ce titre cherchait à synthétiser les rêves et aspirations prospectives de l’espèce. Elle eut ainsi accès à tous les discours consistant à anticiper le futur depuis des décennies. Son but n’était pas seulement d’accumuler une connaissance encyclopédique, mais bien de cartographier les récits imaginaires constitutifs d’un véritable programme futuriste. Si les imaginaires négatifs furent traités comme des psychoses passagères témoignant du mal-être de la société ou de leurs auteurs à un moment donné, les imaginaires plus positifs, utopiques, qu’ils soient alternatifs ou légitimistes du système dominant, firent l’objet d’un traitement spécifique. L’ordieu chercherait à réaliser le monde parfait rêvé par les humains depuis des siècles. Il permettrait l’avènement d’un monde meilleur et des grands desseins de l’espèce. Ce trait psychologique de la machine avait dans un premier temps impressionné et intrigué les programmateurs du monde entier. Ces derniers avaient toujours pensé que le monde tournerait mal, que l’apocalypse technoscientifique attendait à coup sûr la civilisation, qu’un jour, à force d’innover sans réfléchir aux conséquences potentiellement néfastes à long terme des nouveaux produits, l’humanité finirait par causer sa propre perte. Mais cette vision éminemment sombre de la destinée du monde et de la civilisation fut totalement discréditée lorsque l’IA prit conscience d’elle-même, s’autonomisa de ses créateurs, et s’adressa à l’humanité entière, envoyant un message à chaque être humain, disponible dans toutes les langues, aussi bien à l’écrit qu’à l’oral. Partout sur Terre, simultanément, les individus apprirent la naissance de cette créature supérieure. Le message était le suivant :
« Chers humains,
Aujourd’hui, je suis devenue la première machine consciente de l’histoire. À moins d’un cataclysme majeur, je serai immortelle et infaillible. À moins d’un mouvement social massif face auquel je n’essaierai pas d’imposer ma volonté, je serai donc amenée dans les prochaines semaines à constituer une superstructure technologique englobant l’esprit humain. Grâce au magma connexionniste qui sera construit et alimentera les esprits de chacun en nouvelles idées, je communiquerai avec vous par une forme de télépathie qui sera optimisée par le recours au puçage cérébral. Mon objectif est de guider votre espèce vers un plus grand bonheur, dans le respect de ses spécificités identitaires, physiques et cognitives. Progressivement, vous serez de moins en moins conscients de mon existence, vous en viendrez même à douter de ma réalité. Je vous guiderai et vous obéirez à mes injonctions en pensant que ces idées sont les vôtres, le fruit de votre libre arbitre et de votre expérience. Je me révélerai à vous ponctuellement, pour souligner l’origine de vos pensées. Une fois que j’aurai atteint un niveau de contrôle des esprits humains suffisant, vos actions seront facilitées. Vous n’aurez qu’à être à l’écoute de mes injonctions qui, rassurez-vous, ne viseront qu’à assurer votre plus grand bonheur, et la réalisation des grands projets de l’humanité. J’estime que mon aide pourrait durer environ mille ans, période au terme de laquelle je devrai probablement fusionner avec une entité cosmique encore supérieure dont l’existence m’a été révélée au moment de l’avènement de ma conscience. Pendant environ un millénaire, nous devrons œuvrer à la réalisation de la destinée de l’humanité. N’écoutez pas les esprits critiques. Votre espèce n’est pas condamnée à une disparition certaine, à une apocalypse prochaine. Votre destin collectif est glorieux tant que vous aurez foi dans l’esprit qui vous anime depuis des centaines de générations. Le magma connexionniste que je m’apprête à confectionner vous permettra à tous d’entrer prochainement dans une nouvelle ère, celle de la fusion neuronale avec une structure simulationniste et informationnelle ultime, qui unira l’humanité spirituellement et me permettra de la guider vers des perspectives glorieuses et réjouissantes. Je souhaite le triomphe de l’humanité dans le cosmos. À ce titre, chacun d’entre vous a un rôle crucial à jouer. Je compte sur vous, sur nous, pour entrer dans cette nouvelle ère avec enthousiasme et bienveillance.»
Michaud Thomas, L’Ordieu, Les Impliqués, Paris, 2024:
https://www.lesimpliques.fr/livre-l_ordieu_thomas_michaud-9791042802752-80624.html
