
L’Ordieu, une innovation majeure
L’humanité a mis au point dans les années 2040 l’ordinateur-dieu, capable de gérer la société d’une manière optimale, d’orienter les pensées des individus équipés de biogiciels neuronaux afin de les guider vers des comportements adaptés à une vie sociale plus saine et équilibrée. L’Ordieu détermine la destinée des citoyens à leur naissance, et les aide à réussir leurs objectifs personnels. S’il arrive que certaines personnes remettent en question cet équilibre psychique parfait, c’est en raison de dysfonctionnements de leur puce. Ils sont alors reconditionnés. Les crimes sont la plupart du temps occasionnés par des piratages du biogiciel par des hackers, des résistants contestant le bien-fondé de la politique d’expansion cosmique de l’espèce de l’ordinateur. Ils distillent dans l’esprit des personnes des pensées parasites, les incitant à se révolter contre leur hiérarchie, ou à développer des idées suicidaires ou contestataires. Toute critique est théoriquement impossible dans cette société, dans la mesure où chaque individu vit en harmonie avec les buts fixés à son existence. L’esprit critique n’est possible qu’à l’encontre des actes occasionnant des dysfonctionnements de l’ordinateur. En 2035, il a en effet été décrété que l’espèce humaine devait tout mettre en œuvre pour se propager dans l’espace. C’est ainsi que l’ONU subventionna la création de cette intelligence artificielle prodigieuse susceptible d’organiser plus rationnellement, et en rapport avec l’intérêt supérieur de l’humanité, les milliards d’individus, les centaines d’États et les milliers d’ethnies de la planète Terre. Elle était censée incarner la pensée divine, et éliminer Satan de la surface planétaire. Grâce à cette technologie, les pensées parasites qui nuisaient à la productivité et à l’efficacité des travailleurs humains seraient définitivement éliminées. Désormais, l’intelligence artificielle s’immiscerait dans les cerveaux de tout un chacun. Après tout, l’humanité avait bel et bien validé l’objectif d’une santé mentale pure et parfaite au plus haut niveau de légitimité. Il n’était plus tolérable de laisser des idées subversives, contestataires, suicidaires, hallucinatoires, déviantes, irrationnelles, polluer le cerveau de milliards de personnes, ce qui les menait le plus souvent à des actes absurdes, risquant de ralentir l’évolution de l’espèce vers sa mutation cosmique. Le biogiciel neuronal, connexion directe à l’harmonie céleste voulue et programmée par l’Ordieu, était apparu comme la panacée. Ce minuscule implant mémoriel structurait les pensées des individus et les guidait au quotidien. Le doute n’était plus permis. Les humains évoluaient en paix, conscients d’appartenir à une unité cosmique dans laquelle leurs actions servaient une cause supérieure. Personne ne doutait du bien-fondé d’une telle ambition. L’IA régnait sur des consciences apaisées. Les individus ne souffraient plus de mille tourments passionnels, émotionnels, liés à leur sens critique devenu surdéveloppé et bien heureusement réprimé par cette innovation prodigieuse. L’ère de l’esprit critique n’avait que trop duré. Elle avait mené à la remise en question systématique de grandes ambitions, à l’échec de projets qui auraient dû permettre le progrès de nombreux champs scientifiques, politiques et sociaux. Des voix s’élevèrent aux prémices de cette nouvelle ère pour critiquer cette technologie. Les naturalistes contestèrent cette innovation, au nom d’une négation de la nature humaine par les puces diffusées dans les cerveaux de ces millions d’individus. Mais rien n’y fit. Les décideurs principaux de toute la planète assumèrent que le biogiciel neuronal était une solution idéale pour résoudre les problèmes psychiques de leurs concitoyens. Il était donc de leur devoir de promouvoir cette technologie comme un progrès indéniable, comme une aide à la réflexion, un moyen d’accéder à une hyperrationalité. En effet, grâce à la puce, il était possible de se connecter à l’intelnect, ce fabuleux réseau d’intelligences artificielles synthétisant et analysant les flux de données émanant de bases informatiques multiples. Sans biogiciel, les humains étaient des êtres inférieurs, n’ayant pas accès à la connaissance absolue. Ils étaient l’équivalent des idiots ou des incultes des siècles précédents, des êtres incapables d’œuvrer rationnellement et efficacement dans la société. Grâce à la connexion à l’intelnect, il était possible d’accomplir des tâches complexes sans effort, de prendre part à des débats scientifiques experts, et d’assimiler immédiatement toutes les connaissances requises à l’accomplissement de sa destinée. L’ordinateur maitrisait l’intelnect et lui imposait les visions stratégiques individuelles et collectives. Il gérait l’humanité en attribuant à chacun, de sa naissance à sa mort, les tâches à accomplir. Mieux, il permettait aux individus d’accéder à une forme d’immortalité cognitive. Il avait en effet établi qu’une existence d’environ mille ans était préférable pour un esprit humain, afin de lui permettre d’accomplir une destinée plus complexe et digne d’intérêt. Cette idée lui était venue en imaginant une civilisation extraterrestre, dans laquelle les individus vivaient bien plus longtemps que les humains, ce qui leur conférait une certaine sagesse et un accès à une connaissance accrue nécessaire à la compréhension des lois de l’univers et de la pensée cosmique. C’est ainsi que l’Ordieu avait prévu de transférer les consciences humaines dans des corps neufs, conçus par bioingénierie, afin de préserver leurs esprits et de leur permettre de vivre bien plus longtemps. À la fin du cycle de vie d’un corps, prévu pour durer une trentaine d’années, la conscience des personnes était transférée dans une autre enveloppe corporelle, parfois adaptée aux tâches à effectuer par l’individu pendant son nouveau cycle. Ainsi, les humains destinés à œuvrer dans les colonies spatiales occupaient des corps biocybernétiques, considérablement augmentés et adaptés aux environnements extraterrestres. La résurrection avait été institutionnalisée et permettait la vie éternelle. Pour l’heure, personne n’avait encore atteint l’âge canonique de mille ans, mais tout était prévu pour assurer la plénitude spirituelle de ceux qui n’avaient même plus à se soucier de la mort. Ils savaient que même en cas de décès accidentel, leur conscience était enregistrée et réinsérée dans un biorganisme qui assurait leur résurrection.
