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Donnez la parole à votre chien  grâce au cérébroïde humanimal !

Le professeur Sacha Vire, du laboratoire de biocybernétique de l’université de Poitiers, a récemment annoncé une grande découverte. Il a réussi à développer des organoïdes cérébraux, autrement nommés cérébroïdes, dans des cuves simulant l’environnement utérin. Ces cérébroïdes, de tailles multiples sont capables de développer une conscience de type humaine, et de doter les corps qui en sont équipés de facultés de langage. Ainsi, Sacha Vire a présenté plusieurs spécimens d’humanimaux, équipés d’un cérébroïde leur permettant d’interagir comme des humains, tout en demeurant dotés d’un corps d’animal. Un chien, un chimpanzé, et plus étonnant, une girafe, furent donc présentés à une assemblée médusée. Ces créatures furent capables d’échanger avec les journalistes, qui leur posèrent tous types de questions sur les expériences qui furent pratiquées sur leurs cerveaux. Le chien, un caniche abricot, s’exprimait en langue allemande. En effet, le professeur n’avait pu récupérer que le cerveau d’un de ses anciens collègues de l’université de Stuttgart, qui était décédé l’année précédente et qui avait donné son corps à la science. Le canidé expliqua qu’il était honoré d’être le premier être humain ressuscité et réincarné dans un corps animal. Le chimpanzé et la girafe étaient quant à eux équipés de cérébroïdes de synthèse, permettant une communication en français et l’expression de sentiments humains.

Sacha Vire annonça que ces créatures seraient présentées au zoo de la Palmyre pendant plusieurs semaines afin de montrer cette prouesse scientifique au plus grand nombre de visiteurs. Il s’agissait de permettre à ces derniers d’interagir le plus possible avec les chimères afin de leur permettre d’évoluer au contact du grand public et d’acquérir ainsi des capacités de réflexion et d’interaction conformes aux attentes du professeur. La girafe était censée devenir la collaboratrice de Sacha Vire à l’université de Poitiers. Son cérébroïde avait été programmé de telle sorte qu’elle dispose de compétences intellectuelles suffisamment élaborées pour donner des cours et tenir tête à une assemblée d’étudiants.

Quelques mois plus tard, les résultats furent plutôt concluants. Bien que certaines voix se soient élevées contestant ces créatures chimériques jugées démoniaques et contre-natures, l’entreprise CervoFutur acheta son brevet au Professeur Vire, qui fut embauché comme conseiller technique. Le chef de cette organisation souhaitait commercialiser des animaux de compagnie équipés de cerveaux de personnes décédées, ou de cérébroïdes de synthèse les dotant de parole et de conscience. Le programme fut immédiatement financé par un grand nombre d’investisseurs, qui jugèrent crédibles les débouchés d’une telle innovation. En effet, un nombre croissant de personnes avaient acheté un animal de compagnie ces dernières années, au point de remplacer leurs progénitures, la natalité connaissant un ralentissement proportionnel. Malgré les oppositions des autorités religieuses à cette tendance qui risquait de mener la civilisation à la disparition, CervoFutur flaira la bonne affaire en proposant de doter les animaux d’une conscience et d’une faculté à communiquer d’une manière beaucoup plus humaine. Une opération de chirurgie était par ailleurs nécessaire pour permettre aux animaux d’exprimer des sons cohérents, compréhensibles par les humains. CervoFutur se spécialisa donc dans la création d’humanimaux. Ces créatures n’étaient plus tout à fait des singes, des chiens, ou des girafes. Elles n’étaient pas non plus des humains. Alors, dans quelle catégorie les classer ? Quel droit leur appliquer ? Les questions éthiques étaient multiples et étaient posées aussi bien par les groupuscules d’extrême gauche anarchistes, anticapitalistes et écologistes que par les autorités vaticanes critiquant le chimérisme. Un prêtre anarchiste apparut comme le leader d’un mouvement de contestation s’opposant au développement des cérébroïdes, présentées comme une technologie antéchristique. Le Professeur Sacha Vire prit personnellement très mal ces critiques, d’autant que son laboratoire fut totalement dévasté par un commando hostile à ses expériences. Il prit la parole lors d’une conférence de presse, où il défendit son programme :

            « La technologie du cérébroïde est révolutionnaire pour toute l’humanité. Les oppositions auxquelles elle est confrontée n’ont d’égal que le potentiel de changement radical dont cette innovation est porteuse. À moyen terme, nous envisageons de les équiper de puces de connexion au magma connexionniste global, ce réseau de données phénoménal qui a remplacé Internet. Ainsi, nous équiperons les humanimaux de cette technologie afin d’en tester les réactions. Si mes calculs sont exacts, ces créatures pourraient bien être nos successeurs. Nous sommes entrés dans une période historique, où l’humanité s’apprête à être dépassée par une nouvelle espèce. Vous avez vu les films La planète des singes. Les animaux prennent le pouvoir sur les hommes à la suite de la diffusion d’un virus qui les rend plus intelligents. Nous envisageons de contrôler un processus qui pourrait nous permettre de donner un pouvoir similaire à de nouvelles espèces, dotées d’une intelligence humaine, et de facultés physiques animales. Nous veillerons cependant à ce que la destinée de l’humanité ne soit pas une soumission à ces créatures. Nous souhaitons les doter d’une intelligence supérieure, afin qu’elles puissent nous être utiles dans des circonstances inadaptées à l’utilisation de machines ou d’humains ».

Alors qu’il était en plein allocution, le professeur fut interrompu par le Père Eude, qui affirma :

            « Vous êtes le suppôt de Satan ! Vous proposez une technologie chimérique qui provoquera à moyen terme l’émergence de nouvelles espèces dont vous ne connaissez rien. Vous allez provoquer le malheur de ces créatures et la création de nouvelles relations contre-natures avec des humains qui n’aspirent en définitive qu’à un bonheur simple, permis par des relations équilibrées avec d’autres individus de leur espèce. Je vous invite donc à cesser immédiatement vos expériences faustiennes. Sinon, vous devrez affronter notre colère, et elle est immense ! »

Face à ces propos menaçants, Sacha Vire esquissa une défense économique de son projet :

            «  Je suis au service d’intérêts commerciaux qui me dépassent. Comme vous le savez, je travaille pour l’entreprise CervoFutur, qui entend commercialiser le plus possible de ces créatures dans les prochaines années. Ce sont donc les lois du marché qui décideront de l’avenir de cette innovation. Respectez au moins l’intelligence collective, qui saura rejeter notre produit s’il est effectivement jugé contre-nature. Le capitalisme tend à promouvoir des découvertes scientifiques révolutionnaires, qui changent le mode de vie de milliards d’humains. Le cérébroïde est une nouveauté qui, je le comprends, provoque l’inquiétude de certains acteurs. Mais ayez confiance dans le capitalisme. Il veut le bien de l’humanité en dernière intention »

Le Père Eude ne put que rétorquer face à cette ultime provocation :

            « Vous êtes donc un véritable savant fou ! Il ne vous suffisait pas d’être corrompu par le vice scientiste. Vous l’êtes aussi par le capitalisme, un système qui ne cherche que l’enrichissement des plus puissants, au mépris des considérations éthiques et du Bien de l’humanité. Je vous invite à venir dans mon monastère quelques semaines afin de réfléchir à vos actions qui pourraient nuire à notre belle planète à l’avenir ».

Sacha Vire était désemparé. Le sermon du prêtre lui allait droit au cœur, car il avait hésité avec une carrière dans les ordres avant de s’orienter vers la science. Subitement conscient d’être peut-être dans le mauvais chemin, il accepta une retraite de trois semaines. Il en ressortit changé, au point de renoncer définitivement à son activité au sein de CervoFutur. Mais le processus d’innovation était bel et bien lancé. Des millions d’individus avaient déjà commandé leurs humanimaux. Certains voulaient avoir un animal de compagnie doté des mêmes caractéristiques psychologiques que leurs proches disparus. Il était même possible de cloner des cerveaux de personnes vivantes afin de les avoir toujours à proximité. L’humanité était bel et bien entrée dans une nouvelle ère. Sacha Vire était à l’origine d’un processus qui le dépassait désormais et qu’il jugeait impossible à enrayer. Le cérébroïde désignait une technologie ressemblant à un cerveau. Le Professeur vieillissant ne souhaita pas que son cerveau soit cloné au moment de sa mort. Il emporta ses secrets dans la tombe, ainsi que les nombreux projets de développement de son innovation qu’il avait imaginés, provoquant l’ire de ses opposants. C’était un moindre mal face à la déferlante déjà phénoménale de ces posthumains qui occupaient désormais une place de choix dans un grand nombre de foyers.  

Thomas Michaud, 08/07/2024