
À la suite de la faillite de l’État français en 2026, conséquence de plusieurs décennies de dépenses incontrôlées, le pays se trouvait face à une crise de régime politique. Et si la démocratie n’était plus le meilleur moyen pour choisir ses dirigeants, qui s’étaient révélés incapables de prendre des décisions raisonnables, susceptibles d’assurer le bon fonctionnement du système à long terme ? Les différents décideurs qui s’étaient succédé avaient en effet fait preuve de lâcheté électoraliste à la moindre crise, dépensant sans compter et sans contrôler le bien-fondé de leurs initiatives. L’économie avait été entièrement mise sous perfusion de l’État. Même les entreprises prospères bénéficiaient d’aides, si bien que le système social, de santé et éducatif risquait de ne plus être financé. Pire, l’armée, et l’entretien des bombes nucléaires étaient menacés par la banqueroute, qui impliquait une mise sous tutelle des institutions françaises par l’Europe. Face à cette situation catastrophique et inédite pour un pays aussi développé, il fallut prendre des décisions drastiques. La première d’entre elles fut l’équipement du Président et des ministres d’un casque de gestion budgétaire.
Cet appareil prenait la forme d’un casque, installé sur la tête de l’homme ou de la femme politique. Il ou elle devait en être toujours équipé. Lors d’une cérémonie organisée le lendemain de l’élection présidentielle ou de la nomination au gouvernement, les élus recevaient l’appareil, qui était connecté à leur système neurocognitif. L’IA concentrait les connaissances statistiques nécessaires à une bonne gestion de l’État et devait optimiser leurs prises de décision. Maitrisant les principales données financières du pays, elle était capable de déterminer les critères permettant une administration rationnelle des finances publiques. Le Président pouvait par exemple accéder grâce à cet appareil à toutes les informations disponibles, et l’IA pouvait lui transmettre des suggestions de décisions à prendre pour le bien du pays. Les présidents précédents avaient trop mis en avant les limites de l’humain dans la gestion d’environnements économiques et politiques complexes. Ils avaient bien souvent tenté avant tout de mettre en avant leur égo dans des stratégies de communication court-termistes et néfastes à long terme pour l’État. L’IA de gouvernement était surtout capable de bloquer le dirigeant cognitivement s’il envisageait de prendre des décisions contraires au Bien commun. La puce avait été programmée par des experts en sciences politiques et en sciences de gestion, associés à des ingénieurs en intelligence artificielle de renommée mondiale.
Dans un premier temps, le projet fut décrié, dans la mesure où il n’était pas concevable de livrer la démocratie à une machine. Mais les scientifiques qui en étaient responsables affirmèrent que c’était au contraire la seule solution pour sauver la démocratie des dérives et de l’irresponsabilité des décideurs humains. Le peuple n’avait plus foi dans ces derniers, et avait demandé à plus de 90%, lors d’un référendum, une assistance neuroinformatique pour les futurs dirigeants du pays. Ainsi, l’IA pouvait contrôler les flux psychiques de ces derniers, et éviter la manifestation d’idées apparemment géniales, mais le plus souvent néfastes pour le pays. Pour reprendre la terminologie de Max Weber, l’IA permettait d’éviter l’expression d’une rationalité en valeur, court-termiste et bien souvent inefficace, au profit d’une rationalité en finalité, plus sage et efficace, prenant en compte l’intégralité des variables nécessaires àla mise en place d’une politique performante.
L’IA de gouvernement agissait directement sur le système cognitif du décideur. Elle neutralisait les mauvaises idées, potentiellement contraires aux intérêts du pays. Il avait en effet été démontré que 75% de la dette du pays auraient pu être évités, car ils répondaient à des décisions impulsives, prises par des êtres humains aveuglés par des considérations passionnelles et aucunement rationnelles. Il s’agissait donc de gérer la France beaucoup plus rigoureusement. Le but n’était pas de blâmer les décideurs politiques des 40 dernières années. La plupart du temps, ils avaient agi en pensant sincèrement œuvrer pour le bien du pays. Mais la complexification exponentielle des écosystèmes économiques rendait inopérantes leurs décisions. La mise en place des IA de gouvernement visait à encadrer cognitivement les hommes et femmes politiques.
Le leader du parti populiste Pop IA, un certain Greg Pop, souhaitait même que l’IA soit dotée d’un pouvoir coercitif. Il pensait qu’il était souhaitable que l’appareil puisse vider la mémoire du Président et des ministres à la fin de leur service. De même, elle pourrait asséner des sanctions psychiques, voire physiques, allant jusqu’à la mort, en cas de tentatives de désobéissance à ses injonctions. Le but du groupe de scientifiques chargés de la mise au point des IA de gouvernement était de créer un garde-fou neurotechnologique. Il s’agissait de mettre sous contrôle les cerveaux potentiellement pathologiques des décideurs.
Le Président Dave Haltusser fut le premier élu avec l’obligation de se soumettre à l’IA de gouvernement. Il avait lors de la campagne présidentielle affirmé qu’il ne ferait rien pour lutter contre les décisions de la machine. Il tenta toutefois au bout de deux semaines de proposer l’octroi d’aides exceptionnelles aux entreprises pour les aider à lutter contre un nouveau fléau qui menaçait l’économie française : le non-approvisionnement en composants venant de Chine, qui avait bloqué tout envoi vers l’Occident en raison d’un conflit militaire avec les États-Unis. Haltusser souhaitait proposer des compensations financières afin d’éviter d’éventuelles faillites sources de chômage. Mais l’IA refusa cette mesure, jugée trop coûteuse, arguant notamment que des décisions similaires furent prises pendant la Covid, contribuant à enrichir des entreprises qui auraient eu les moyens d’amortir la crise avec leurs réserves financières. L’IA de gouvernement était ouvertement libérale, et ne souhaitait pas que l’État intervienne à tout va dans la vie économique du pays. Il avait avant tout pour vocation d’assurer ses fonctions régaliennes, et surtout la santé, la défense, et la préservation des intérêts des plus pauvres. Les autres citoyens devaient se débrouiller le mieux possible dans une économie de marché concurrentielle, sans attendre d’aides financières de l’État.
Dave Haltusser fut donc bloqué cognitivement par l’IA de gouvernement, alors qu’il s’apprêtait à prendre une décision qui aurait coûté beaucoup trop cher à l’État. Il tenta de résister quelque temps, jugeant son idée brillante et l’IA incapable de comprendre l’intérêt de la mesure qu’il souhaitait mettre en œuvre. L’IA lui envoya quelques avertissements sous la forme de flashes visuels, puis devant son insistance, provoqua des décharges électriques de plus en plus fortes. L’état de santé du Président se dégrada petità petit. Il ne pouvait se résoudre à abandonner son idée qu’il jugeait humaine et juste. L’IA s’y opposait radicalement. Deux mois après son élection, le Président fut retrouvé mort, victime d’une hémorragie cérébrale. L’IA avait eu raison de son cerveau dépensier, et avait causé son décès prématuré.
Le Président avait pourtant usé de toutes ses facultés pour tenter de faire passer son idée auprès de ses ministres, des députés et du peuple. À la suite de cet évènement, les candidats à l’élection suprême se firent plus rares, craignant pour leur vie. Les scientifiques responsables de la programmation de l’IA rappelèrent toutefois que la politique du pays demeurait fixée par le Président. Ce dernier devait par ailleurs demeurer humain, et il n’était pas question pour l’heure de déléguer intégralement la gestion de l’État à un ordinateur. Toutefois, les décisions humaines demeuraient toutes soumises à un filtrage artificiel, nécessaire pour éviter le retour des dérives budgétaires des anciennes mandatures.
Ségolène Pop, élue pour remplacer Dave Haltusser, prit comme première décision d’étendre l’IA de gouvernement à tous les élus du pays, du conseiller municipal au Président. Elle n’eut aucun problème neurologique et put faire passer son texte devant le Parlement sans difficulté. Les députés de sa majorité votèrent favorablement. C’est ainsi que la France devint un pays géré d’une manière optimale par des dirigeants cyborgs. Cette mesure apparaissait comme la plus adaptée à la complexification sans précédent de l’économie.
Les rumeurs affirmant que la faillite du pays avait été orchestrée et planifiée par des élites appartenant à une aristocratie européenne avaient fait grand bruit à l’époque. Elles affirmaient notamment que la fuite en avant des finances publiques était voulue par les gouvernants, dans le but de ruiner l’État. Ainsi, le peuple français serait contrôlé par des instances supérieures, et la démocratie confisquée. L’endettement exagéré du pays risquait en effet de le priver de sa souveraineté. La prise de conscience de la population de la nécessité de sauver l’État en contrôlant les décisions des gouvernants grâce au casque de gestion budgétaire fut heureusement salvatrice. L’IA, nommée Budiet (fusion de budget et de diet), permit de sauver le pays d’une situation mal embarquée. Les décideurs politiques se soumirent à une certaine rigueur budgétaire et cessèrent leurs pratiques dispendieuses. L’État connut une cure d’austérité sans précédent, et le secteur privé s’empara de bon nombre d’activités jusqu’alors assurées par le public. Après quelques années d’adaptation, la France s’était reconvertie au libéralisme économique et s’était habituée à un État minimum. L’économie et le PIB ne s’en portaient pas plus mal, la population française ayant retrouvé l’appétence pour le libre marché et le capitalisme, un temps abandonnés au profit d’un étatisme exagéré et finalement néfaste aux libertés individuelles.
Thomas Michaud
01/04/2024