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L’utopie du parti marsiste et la dystopie du mouvement extermigrationniste

La naissance du parti marsiste en 2032 visait à promouvoir la colonisation de Mars par la France et l’Europe. Cette organisation se présentait comme « technopolitique, utopiste et cosmostellaire ». Créée par le dirigeant de l’entreprise Astrolab, spécialisée dans l’envoi de fret dans l’espace, elle avait pour ambition la création d’un engouement national vis-à-vis de cette noble cause, devant mener à l’octroi de crédits importants. Christophe Chrétien était en effet convaincu qu’il était désormais temps de mobiliser ses concitoyens autour de ce projet collectif considérable, impliquant ni plus ni moins que la colonisation d’un autre monde. Si les États-Unis avaient tout misé sur le succès de Space X, l’entreprise d’Elon Musk rencontrait quelques difficultés à mener à bien ses objectifs. Jouant sur de multiples tableaux, il semblait quelque peu déconcentré à la suite d’une overdose à la mescaline en 2028. Pourtant, les autorités américaines ne souhaitaient pas abandonner ce grand dessein. Elles étaient de plus en plus concurrencées par la Chine, qui voyait dans la déroute muskienne une opportunité à saisir pour implanter la première colonie sur la planète rouge. Christophe Chrétien pensait que l’Europe pouvait tirer son épingle du jeu et proposa un modèle original pour financer l’expansion continentale sur Mars. Il souhaitait que la Banque centrale européenne crée 300 milliards d’euros consacrés à la politique spatiale du continent. Il était conscient que cet effort créerait une inflation importante temporairement, mais jugeait que le jeu en valait la chandelle et que la société serait capable d’amortir un surcoût ponctuel des biens de consommation. Il s’agirait de mobiliser les fonds à la création de laboratoires de recherche et développement visant notamment à mettre au point l’antigravité, et des habitats suffisamment confortables pour abriter des colonies durables. Christophe Chrétien estimait par ailleurs qu’il faudrait une vingtaine de milliards d’euros pour créer un modèle de vaisseau suffisamment fiable pour garantir une colonisation pérenne de la planète Mars. Il justifiait par ailleurs des sacrifices ponctuels en termes de politiques sociales par la nécessité d’investir massivement dans ce secteur d’avenir, qui permettrait à moyen voire long terme des retombées significatives et un ruissellement susceptibles d’enrichir la France et l’Europe lors du prochain siècle.

Toutefois, le parti marsiste, relativement modéré dans ses propositions, relevant d’un technocapitalisme mesuré, fut rapidement dépassé sur sa droite par un de ses adversaires les plus virulents. Le mouvement extermigrationniste souhaitait en effet envoyer sur cette lointaine planète les individus les plus pauvres et les immigrés, afin de relancer la dynamique libérale du système économique. En effet, il considérait que trois périls nuisaient à la société contemporaine :

  • Peu de candidats souhaitaient s’envoler vers Mars. Les gens craignaient d’y mourir ou de vivre dans des conditions difficiles. Il était difficile de leur en tenir rigueur dans la mesure où 80% des colons mourraient lors du voyage ou dans les six mois suivant leur arrivée. Il fallait donc contraindre la population à migrer.
  • D’autre part, la population européenne estimait que le continent était saturé par les immigrés et les personnes d’origine étrangère.
  • Enfin, elle était devenue majoritairement oisive et peu créative en raison d’un système social n’incitant pas à s’engager dans le travail et la productivité.

Karl Lesage proposa donc dans son programme de faire migrer sur Mars 30 millions de personnes d’origine étrangère. Par ailleurs, il souhaitait que les 10% les plus pauvres de la population soient envoyés sur cette planète pour servir dans les mines et dans les nombreuses usines qu’il fallait construire et faire fonctionner. Il espérait que cette condamnation à l’exil pour les moins riches et les moins productifs incite la population à se dépasser et à chercher à s’enrichir, ce qui relancerait le système économique européen. Le parti social chrétien argua que cette solution était ridicule, dans la mesure où cette population refuserait probablement d’obéir, ce qui rendrait la solution inefficace, voire contre-productive. Karl Lesage rétorqua que pour survivre sur Mars, les humains étaient dépendants de l’oxygène fourni par Airmars, une entreprise qu’il souhaitait contrôler. Ainsi, il suggéra de conditionner l’octroi d’oxygène à une productivité satisfaisante. Ceux qui rechigneraient à l’effort seraient ainsi privés d’air pur dans un premier temps, victimes d’intoxication avec un air pollué, voire condamnés à mort par la suppression de l’accès à cette ressource vitale.

Une grande partie de la population fut sensible à cette proposition. Les citoyens européens étaient en effet lassés par un système dans lequel plus rien n’incitait à se dépasser au travail et où un trop grand nombre de personnes d’origine étrangère mettaient en péril les racines culturelles continentales.

Christophe Chrétien craignait toutefois que le projet extermigrationniste nuise à son utopie marsiste. Il concevait en effet la conquête de Mars comme une utopie à réaliser. Il ne souhaitait pas que des millions de personnes meurent dans des conditions atroces, car il savait que l’histoire jugerait négativement un tel projet qui ressemblait fort à l’esclavagisme qui accompagna le peuplement de l’Amérique. Il souhaitait que le marsisme fasse preuve de davantage d’humanité, et incita plutôt à consacrer des sommes importantes à la mise au point de combinaisons discrètes et ergonomiques permettant aux humains de se sentir à l’aise sur Mars. Il convenait de faire de cette planète un lieu attractif pour les Terriens, et non une sanction pour les moins productifs. Le marsisme était une idéologie inspirée par l’utopisme, et aspirait à créer sur Mars une société purifiée des vices de l’humanité, avec un gouvernement démocratique et humaniste. Chrétien ne souhaitait pas que cette planète soit un lieu infernal pour les personnes qui y seraient implantées. Ces dernières devraient migrer volontairement et non y être contraintes. Il visait même à interdire l’accès à cette société aux personnes échouant à des tests de personnalité très sélectifs. Il s’était inspiré de la mode des soft skills pour créer un test psychologique dit du « colonialisme extrapersonnel », capable de déterminer si une personne serait capable de s’insérer dans une colonie durablement et positivement. Le but de cette évaluation était de sélectionner les êtres les plus motivés, mais aussi les plus sains éthiquement et psychologiquement, susceptibles de contribuer au mieux à un effort collectif dans un environnement hostile. Les colons devaient ainsi être empathiques, bienveillants, créatifs, animés par une vision de l’avenir positive et inclusive. Un critère était particulièrement important. Ils devaient rédiger un mémoire d’une cinquantaine de pages décrivant leur vision du futur de la colonie. Un cursus universitaire de deux ans fut créé, équivalent du master, préparant les futurs habitants de Mars psychologiquement et moralement, afin de s’assurer qu’ils contribuent positivement à un monde meilleur.

Karl Lesage était farouchement hostile à cette vision, qu’il jugeait irréaliste et notoirement influencée par les idéologies d’extrême gauche. Mais Chrétien travaillait au-delà des clivages politiques traditionnels. Il estimait que la politique de peuplement de Mars répondait avant tout à un impératif industrialiste. Il savait que cette planète était appelée à devenir un eldorado pour le capitalisme. Son plan visant à construire des dizaines de centres de R&D était un des points forts de son programme. Sur Mars, de nombreuses expériences jusqu’alors interdites, car trop dangereuses pourraient être réalisées. On pourrait notamment travailler sur l’ingénierie climatique sans se soucier de l’influence sur l’atmosphère, chercher des solutions au volcanisme et à la tectonique des plaques, réaliser des forages à grande profondeur et extraire des minerais jusqu’alors inconnus ou très rares. Chrétien pensait que sur Mars, il serait possible d’ériger le centre d’exploitation des astéroïdes, de recueillir et d’exploiter les minerais de ces derniers sur une base gigantesque située au sol et reliée aux astres en question par des ascenseurs spatiaux. Il était en effet préférable d’effectuer ces opérations sur cette planète plutôt que sur Terre. Puis, les métaux extraits seraient redistribués sur Terre, la Lune ou dans tout le système solaire afin d’être utilisés pour construire des colonies ou pour servir à la production de biens manufacturés. Mars devait être le lieu de développement de l’industrie extractive des astéroïdes. Elle était suffisamment lointaine pour ne pas occasionner trop de pollution et de désagréments environnementaux pour la Terre. Par ailleurs, elle était suffisamment proche pour permettre un transport en quelques semaines des métaux sur la planète bleue.

Selon Christophe Chrétien, l’Europe avait tout intérêt à s’engager pleinement dans le développement d’une colonie martienne fondant son modèle économique sur l’extraction des métaux des astéroïdes et sur le déploiement de nombreuses usines et centres de recherche susceptibles de procurer des découvertes décisives dans de nombreux domaines utiles ultérieurement à l’humanité pour favoriser ses modes de vie sur Terre. Chrétien souhaitait que la main-d’œuvre travaillant sur Mars soit animée par une réelle motivation de créer une utopie prolétarienne. Les individus seraient libres de proposer des solutions personnelles aux nombreux problèmes générés par leur activité industrielle. La hiérarchie y serait tournante et évolutive. Chaque travailleur aurait la possibilité de devenir chef à un moment de sa carrière, et les postes décisionnaires ne seraient pas aux mains d’une élite indéboulonnable et convaincue de ses certitudes. Le chef du parti marsiste cultivait l’idéal d’un management non hiérarchique et non aliénant, humaniste et open source, c’est-à-dire influençable par des acteurs externes à l’organisation d’une manière spontanée et désintéressée.

Le parti marsiste recueille chaque année plus de voix et pourrait bien atteindre la Présidence française dans les prochaines années. Mais sa réelle ambition est européenne. Son but est en effet de convaincre les citoyens du continent de voter pour lui, afin de dégager des budgets substantiels, permettant de financer des politiques de R&D susceptibles de rendre possible une utopie martienne qui pourrait bien être la nouvelle étape interplanétaire du capitalisme.

Thomas Michaud

17/02/2024