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Le parti égalitarien impose le communisme libéral

Le parti égalitarien est arrivé au pouvoir en 2057, à la suite d’une révolution sociale répondant à l’avènement d’une nouvelle aristocratie au pouvoir. L’économiste Thomas Piketty avait déjà dénoncé au début du siècle la tendance du capitalisme à créer les conditions d’un regroupement des richesses aux mains d’une élite fortunée depuis quelques décennies. Il avait même prophétisé la création d’une classe sociale supérieure dotée de tous les pouvoirs économiques. Dans les années 2050, la situation était devenue incontrôlable. Les riches contrôlaient la plupart des secteurs, monopolisaient la propriété privée, et condamnaient une part très importante de la population à la misère et à la survie. Alors qu’environ 1% de la population possédait 80% des richesses, et que 10 autres pour cent en possédaient 10%, il ne restait qu’une part insignifiante à un peuple soumis à une forme d’esclavage moderne. Les individus devaient travailler en évitant de se plaindre, contre un salaire leur permettant tout juste de pouvoir subsister. Nourrir ses enfants devenait un chemin de croix, nécessitait des privations importantes. Si bien que le taux de natalité avait fortement baissé, les citoyens préférant consacrer leurs modestes revenus à leur consommation personnelle plutôt qu’à l’alimentation de leurs progénitures. Dans ce monde devenu ultraviolent en raison de la misère endémique, les riches s’arrangeaient pour que les travailleurs trouvent de quoi subsister, mais mettaient aussi tout en œuvre pour éviter l’enrichissement personnel des plus pauvres. Il convenait de maitriser l’accès à la strate supérieure de la société, dans la perspective de créer une nouvelle noblesse du technocapitalisme global.

En 2055 débuta donc une vaste révolution en France. Depuis plus de trente ans, la situation ne cessait de se détériorer. On assistait à des mouvements sociaux de plus en plus violents, et il fallait bien qu’advienne le grand soir du prolétariat. Le terme n’était pas usurpé, même s’il rappelait une rhétorique marxiste propre au dix-neuvième siècle. Mais en 2055, un grand nombre de travailleurs étaient payés au SMIC. La classe dirigeante était elle mieux rémunérée, et prenait les décisions qui menèrent le pays au chaos. En effet, des décennies de gestion indigente des finances publiques avaient mené le pays à la faillite. Les élites du capitalisme français s’étaient notamment enrichies en provoquant l’endettement de l’État à un niveau devenu insupportable, au point que le pays fut déclaré insolvable, incapable d’honorer se dette abyssale. Face à cette situation catastrophique, les élites refusèrent d’être prélevées sur leur capital pour rembourser. Le système avait atteint un tel niveau de concentration des pouvoirs que les dirigeants politiques étaient au service des leaders économiques. Si bien que la présidente de l’époque, Alice Berg et sa Première ministre Anaïs Berg, qui n’était autre que sa mère, donnèrent l’ordre de saisir la modeste épargne des 80% les plus pauvres afin, selon elles, de ne pas affaiblir le leadership national, censé mener la France vers la réussite internationale.

En moins d’une semaine, les comptes en banque de 50 millions de Français furent vidés, ce qui permit de renflouer les caisses de l’État de plusieurs centaines de milliards d’euros, de quoi redonner confiance aux investisseurs étrangers sur la capacité des gouvernants à imposer leur autorité à la population.

Toutefois, face à la situation profondément injuste consistant à laisser leur fortune intacte aux élites, le peuple se révolta. Jusqu’alors, les émeutes menées par des black blocs munis de faibles munitions étaient réprimées par des forces de l’ordre armées et à la solde du gouvernement. Toutefois, les policiers et militaires se retournèrent massivement contre leurs chefs. Les stocks d’armes tombèrent entre les mains de la population, et une guerre civile débuta, causant de nombreux morts dans les deux camps. En quelques jours, l’Assemblée nationale et l’Élysée furent occupés. Alice et Anaïs Berg furent incarcérées et jugées par un jury populaire.

Le parti égalitarien arriva au pouvoir en quelques semaines, mené par un leader charismatique, descendant de Joseph Proudhon, le jeune et talentueux Jean-Marc Proudhon. La première mesure de justice sociale qu’il fit voter fut l’abolition des inégalités de salaires. Il estima en effet qu’il était nécessaire de revoir en profondeur les modalités de rémunération de la population. Désormais, il serait hors de question de tolérer que certains individus touchent un salaire supérieur pour un temps de travail équivalent. Proudhon estimait qu’il était illégitime de payer davantage certaines tâches, ce qui revenait selon lui à porter un jugement dévalorisant et stigmatisant sur certaines parties de la population. De la même manière qu’il n’était plus acceptable de rejeter les individus en fonction de leur apparence ou de leur origine ethnique ou sociale, il devenait illégal de rémunérer moins une activité sous prétexte qu’elle était qualifiée de moins complexe ou de moins noble qu’une autre. Le parti égalitarien estima qu’il était nécessaire de partager équitablement les richesses dans la population. En gros, elle souhaitait l’avènement d’une forme de communisme en France et la fin de l’aristocratie technocapitaliste. Les adversaires du courant mentionnèrent l’échec des États communistes dans l’histoire, ce système menant selon eux à l’oisiveté et à la dictature du prolétariat. Mais Proudhon avait pensé à tout. Il était favorable à une démocratie prolétarienne, dans laquelle les décisions seraient prises par les salariés des structures productives dans le cadre d’instances délibératives du personnel réélues chaque année et notamment jugées sur le niveau de richesse produit par l’organisation. Proudhon était en effet conscient des limites du système qu’il souhaitait imposer. Qu’est-ce qui inciterait les gens à s’investir davantage dans leur travail s’ils n’avaient pas de perspective d’enrichissement personnel et d’ascension sociale ? Le leader du parti égalitarien était convaincu que le partage égalitaire des richesses produites par le pays entre tous les citoyens éviterait le sentiment de déclassement et d’impossibilité d’évolution de la majorité, ce qui serait préférable au système antérieur, reposant sur le leadership d’une classe exclusive. Selon lui, l’amour de la patrie et le sens de la responsabilité à l’égard des générations futures suffiraient à motiver la population à s’investir pleinement dans le système productif. Le fonctionnement des instances représentatives du personnel, comme les CSE, avait déjà montré la faculté des salariés à s’organiser pour critiquer les politiques et stratégies des chefs d’entreprise. La systématisation de ce système à l’ensemble de l’économie visait à gérer les entreprises d’une manière réellement démocratique. Il ne s’agissait plus de payer davantage un leader et des managers pour imposer d’une manière autoritaire des ordres aux travailleurs dans le but de produire à des fins de profits répartis entre les membres la hiérarchie. Désormais, le pouvoir n’était plus concentré entre les mains d’une minorité, mais partagé entre celles de la main-d’œuvre, prenant à tour de rôle le leadership des organisations.

Proudhon était conscient que son programme pouvait passer pour utopiste. Toutefois, le pays n’avait plus rien à perdre. Le système antérieur avait montré l’incapacité des élites à diriger la France pour l’amélioration des conditions de vie du plus grand nombre. Elles avaient plutôt mis en œuvre des politiques menant à l’enrichissement des nantis. Si cette situation fut pendant des décennies acceptable en raison d’une idéologie jugée positive par le plus grand nombre, ce n’était plus le cas dans la mesure où elle avait mené à la faillite de l’État. Des sommes considérables étaient en effet consacrées à des politiques visant à soutenir indument une économie sous tutelle. Chaque situation problématique, de la plus insignifiante à la plus grave, exigeait le recours à l’intervention étatique. Ce système eut évidemment une sinistre fin, dans la mesure où il ne respectait pas les sacro-saintes lois du marché. Le parti égalitarien imposa donc le communisme libéral. Seules les richesses étaient partagées équitablement entre les citoyens. Toutefois, l’économie reposait sur un État minimal, prompt à fixer les règles nécessaires, mais sans plus. Des secteurs entiers, jusqu’alors contrôlés par l’État, furent privatisés et gérés par les salariés. Proudhon était en effet un fidèle lecteur de l’économiste John Stuart Mill, favorable à un état social reposant sur une plus grande liberté d’action individuelle, une « propriété commune des matières premières du globe » et « une participation égale de tous aux profits de l’association du travail ». En effet, il ne souhaitait pas pour autant l’abolition de la propriété privée, tout en désirant éviter que le système permette une accumulation excessive de certains, nuisant à l’enrichissement modéré et raisonnable de la majorité.

En quelques années, la dette fut remboursée, notamment en ponctionnant les richesses dans l’aristocratie technocapitaliste, dont les représentants les plus distingués furent désignés responsables de la faillite collective et jugés par les tribunaux populaires. Ces derniers firent toutefois preuve de clémence à l’égard de ceux qui ne manifestèrent pas de résistance vis-à-vis de l’octroi de leur fortune au remboursement de la dette.

Thomas Michaud

17/02/2024