
Eurobellum, une grande armée européenne
Grâce à l’intelligence artificielle, il est désormais possible de parler avec des personnes utilisant n’importe quelle langue. La traduction en temps réel permet des discussions sans entraves, quasiment dénuées de toute impression d’étrangeté. Une puce implantée dans le cerveau à la naissance permet à tout individu de maitriser plusieurs langues naturellement. Cette technologie de traduction automatique fut initialement permise par l’intermédiaire de casques discrets audiovidéos. Les dialectophones permettaient d’entendre les traductions immédiates des propos de son interlocuteur étranger. Puis les Neurolingues furent insérés directement dans le cortex, assurant l’impression d’une interaction naturelle avec des individus parlant toutes les langues connues. Ces innovations dans le secteur des technologies de traduction furent une révolution pour l’Europe, l’UE comptant 24 langues officielles, ce qui fut longtemps un obstacle à la communication et à l’unification du continent. L’anglais fut même désigné langue de travail alors qu’elle n’était la langue naturelle d’aucun pays membre. Désormais, il était possible d’échanger librement avec n’importe quel citoyen, provenant de tous les États européens. Les individus réalisèrent qu’ils avaient de nombreux points communs, et se mirent à tisser des liens culturels, économiques et même militaires d’une complexité impensable. Attardons-nous sur ce dernier aspect de la mutation radicale permis par les Neurolingues.
Grâce à cette technologie, l’Europe accéda en effet à la supériorité militaire. Un service continental fut rendu obligatoire et une grande armée émergea, dans le but de protéger l’espace commun des velléités agressives de voisins comme la Russie, la Chine ou l’Afrique, surtout depuis que les États-Unis avaient privilégié une politique isolationniste et s’étaient retirés de l’OTAN pour des raisons budgétaires. L’Europe avait dû mettre en place une stratégie militaire offensive, relancer son industrie de l’armement, et surtout construire un esprit national commun à tous les États-membres. Le service européen consistait à envoyer des jeunes gens, hommes et femmes confondus, dans des pays étrangers afin d’y échanger avec d’autres cultures. L’armée européenne fut rapidement constituée de plusieurs millions de soldats, prêts à se battre pour préserver les intérêts de leur super État. Les nations européennes reposaient sur une grandeur militaire, qui leur avait permis de conquérir le monde lors des siècles précédents, mais qui les avait aussi conduits à s’entretuer dans des luttes fratricides. Le traumatisme de la Seconde Guerre mondiale avait provoqué une tendance à la démilitarisation et une soumission à la superpuissance américaine lors de la seconde moitié du vingtième siècle. La construction d’une armée puissante devenait toutefois une nécessité pour affronter les enjeux du monde contemporain. Sinon, l’Europe risquait d’être dominée, colonisée, et soumise à l’autorité de ses ennemis. Il n’était plus possible de vivre dans l’illusion d’un monde pacifié, dans lequel il suffisait de faire preuve de bons sentiments pour être respecté. L’entrée dans une ère conflictuelle imposait aux empires d’affirmer leur puissance. L’Europe n’était pas un continent faible, comme l’affirmaient ses opposants. Elle avait démontré sa capacité à affirmer des valeurs guerrières remarquables, et un sens de l’organisation et du sacrifice faisant honneur à ses glorieux ancêtres.
L’IA Eurobellum était une des plus performantes de la planète. Elle était capable de prendre le contrôle d’un corps humain et de le mener au combat. Les combattants perdaient tout sens subjectif pendant que la technologie militaire les guidait. Leurs aptitudes physiques étaient décuplées par des drogues de synthèse constituées de nanorobots en faisant des supersoldats. La R&D militaire avait réussi la prouesse d’augmenter les facultés morphologiques des humains, mais aussi de manipuler leur psychisme, ce qui rendait leur action sur le champ de bataille d’une efficacité redoutable. Grâce à Eurobellum, n’importe quel individu pouvait être utilisé comme un mercenaire dévoué corps et âme à la défense européenne. Une fois le combat terminé, la puce se désactivait et le soldat retrouvait son humanité. Il fallait toutefois plusieurs jours de repos pour redevenir normal, car cette technologie plaçait les individus dans un état proche de la transe, mettant en éveil tous les sens à un niveau de sollicitation extraordinaire. Pour supporter le mode combat, les soldats devaient subir un entrainement militaire, physique et psychologique de haut niveau. Grâce à des camps prévus pour tirer le meilleur de la jeunesse continentale, on avait réussi à mettre sur pied l’armée la plus puissante du monde, faisant triompher les valeurs européennes, droits de l’hommistes, chrétiennes, démocratiques et libérales partout dans le monde.
La décision de créer une telle armée répondait certes à une nécessité stratégique, l’Europe risquant d’être anéantie si elle ne se ressaisissait pas, victime de son attentisme et de son apathie. Elle permit de donner un nouvel élan à la construction d’une identité collective puissante et fédératrice. Les jeunes qui participèrent aux premières guerres développèrent un sentiment national très fort, issu de la fierté du devoir accompli et de la victoire face aux ennemis communs. L’abolition de la frontière de la langue avait de plus contribué à unir de nombreux individus qui sans Neurolingue ne se seraient jamais connus, compris, respectés, voire aimés. Neurolingue et Eurobellum furent des révolutions technologiques fondatrices d’un nouvel état d’esprit, donnant lieu à une révolution culturelle. Le repli identitaire, le sentiment défaitiste et décliniste n’étaient plus que le lointain souvenir d’une ère dépressive qui aurait pu mener le continent au chaos. Au lieu de cela, l’Europe est redevenue une superpuissance militaire, puis économique et stratégique. Mieux, Eurobellum fut utilisée pour diriger des spationautes partis à la conquête du système solaire, de la Lune, de Mars et des astéroïdes, pour créer des colonies et exploiter les richesses du cosmos. L’armée européenne savait aussi se battre dans l’espace, et protéger ses intérêts sur d’autres astres.
Grâce à l’innovation technologique, il devenait possible d’unir de nombreux peuples aux cultures et rituels très différents, de leur montrer la voie vers un avenir commun. En 2029, la Russie avait tenté d’attaquer la Pologne, ce qui avait provoqué la prise de conscience de la nécessité de protéger le continent. La défaite ukrainienne risquait en effet d’en amener de nombreuses autres, et des pays comme la Hongrie l’Autriche, et même l’Allemagne, appelèrent à s’unir pour lutter contre le géant russe. La militarisation du continent se produisit à une vitesse phénoménale. Le Président de l’UE, italien à l’époque, jugea nécessaire, voire vital, de pucer la jeunesse européenne afin de la rendre conquérante et viable militairement.
Les IA avaient considérablement modifié la stratégie militaire. Les humains étaient réduits au rang de machines censées obéir à ses ordres. La puissance de calcul d’Eurobellum était toutefois de très loin supérieure à celle de ses adversaires et les scientifiques chargés de l’optimiser mettaient tout en œuvre pour conserver cette avance stratégique. La neurostase désignait l’état psychique des combattants quand ils étaient sous son influence. La jeunesse vouait un véritable culte à cette technologie, convaincue qu’elle savait tirer le meilleur de l’humanité, et mener ses troupes à la victoire quasiment systématiquement. L’Europe a notamment réussi à reconquérir l’Ukraine à la Russie après quelques mois d’une lutte acharnée. Depuis, la Russie se tient à distance respectueuse de son voisin, craignant la puissance d’Eurobellum, manifestement supérieure à ses propres technologies militaires.
La France a aussi démontré que son industrie de l’armement était à la pointe au niveau mondial. Devant l’état de guerre permanent caractérisant les relations internationales ces dernières années, elle a prouvé que sa faculté d’innovation était prodigieuse. On ne compte plus les nouveautés produites par les ingénieurs hexagonaux, démontrant que leur génie, associé à celui de leurs collaborateurs européens, était stupéfiant de créativité. Les armes paralysantes étaient un des nombreux exemples de technologies sorties des laboratoires de R&D. Ces ondes propulsées à plusieurs centaines de kilomètres de distance, sur terre ou depuis l’espace, étaient capables de neutraliser des villes entières pendant plusieurs heures, les habitants ne pouvant plus bouger, leurs muscles étant littéralement tétanisés, pris de convulsions et de violentes crampes. Cette arme avait été utilisée à plusieurs reprises dans la guerre contre la Russie, au point de provoquer le repli de l’ennemi, et l’abandon de plusieurs villes, rendues incapables de contribuer à l’effort de guerre.
L’armée européenne est désormais au service d’une superpuissance qui pourrait bien à nouveau dominer le monde à l’avenir. Elle permet le triomphe d’intérêts politiques et économiques visant à imposer à la planète et au système solaire l’adhésion à des valeurs fondamentalement justes et humanistes. Elle a montré que quand les Européens savent s’entendre plutôt que se faire la guerre, ils sont capables de grandes choses, et de redonner l’espoir à l’humanité de voir la liberté et l’égalité triompher sur toutes les parties de la planète.
Thomas Michaud
17/02/2024